Une lame de fond irréversible

Fin janvier, le programme informatique « Libratus » a remporté un tournoi de poker de près de 20 jours, contre 4 joueurs professionnels. Après les échecs et le jeu de Go, la machine poursuit sa quête d’intelligence. L’humanité a toujours rêvé de créer son pendant mécanique ou être artificiel. On retrouve la trace de ce désir de rivaliser avec la toute-puissance divine dans la mythologie grecque. Héphaïstos, fils de Zeus et d’Héra, n’a-t-il pas créé des servantes en or « semblables à des êtres vivants » ?

Automates interactifs, robots, cybernétique, circuits analogiques, réseaux de neurones artificiels, jeux vidéo interactifs, algorithmes : ces machines relèvent désormais du champ de l’Intelligence Artificielle (IA). Crainte ou source de fascination, l’IA n’est plus l’apanage des films et romans de science-fiction. Elle fait partie intégrante de nos vies quotidiennes : smartphone, moteurs de recherche, objets connecté, reconnaissance vocale…. Elle est le fruit de 60 années de recherche.

60 années de recherche

Sa première création remonte à 1950. Le Test de Turing met un humain en confrontation verbale à l’aveugle avec un ordinateur et un autre humain. S’il ne peut trouver, d’après les réponses données par l’autre humain et l’ordinateur, lequel de ces deux interlocuteurs est un ordinateur, la machine est considérée comme intelligente.

La conférence de Dathmouth (États-Unis) de 1956, organisée par le mathématicien Marvin Lee Minsky et l’informaticien John McCarthy, est considérée comme l’acte fondateur de la discipline académique de l’IA. Les chercheurs se donnent pour objectifs de décrire les aspects de l’intelligence pour les simuler informatiquement. Cet évènement ouvre une nouvelle ère de recherche et de développement et des millions de dollars sont investis pour créer une machine aussi intelligente qu’un être humain. Ainsi, l’année 1966 voit la création d’Eliza, le premier agent conversationnel, de Joseph Weizenbaum.

Progressivement, deux approches se confrontent. L’une vise à recréer les lois universelles de la pensée, autrement dit la logique. L’autre essaie d’imiter les processus biologiques cérébraux ou connexionnisme.

Début 2107, le système Libratus remporte une partie de poker de 20 jours contre 4 joueurs professionnel

Les grandes étapes

Le début des années 70 souffre des critiques des scientifiques. Ils se heurtent à des limites fondamentales qui paraissent insurmontables. Les subventions de recherches des gouvernements britanniques et américains se tarissent pour s’orienter davantage vers la vitesse de calcul des ordinateurs que vers leur « intelligence ».

En 1974, le premier « système expert » baptisé « Mycin » voit le jour. Ce programme résout des problèmes dans un domaine de connaissance donné. Il permet de diagnostiquer des maladies infectieuses du sang. Ces systèmes experts deviennent le sujet central des années 1980 qui renouent avec une période de financement massif, en faveur du connexionnisme. Après une seconde crise, entre 1987 et 1993, le mouvement s’accélère. La guerre du Golfe notamment suscite des investissements militaires pour créer des systèmes autonomes tel que les drones.

Plus fort que Kasparov

En 1997, Deep Blue (IBM) bat Garry Kasparov, jusqu’alors champion du monde d’échec. La victoire de cette machine de 1,4 tonne, qui réclame la présence de 20 informaticiens, signe la seconde naissance de l’IA. Dès lors, les avancées se multiplient, à la faveur de l’émergence de Big Data, de l’accélération de la vitesse de calcul des processeurs et du deep learning.

En 2011 le système Watson (IBM) est champion du jeu télévisé Jeopardy. L’année 2016 marque la victoire d’alphaGo au jeu de go face au numéro trois mondial, le sud-coréen Lee Sedol. Fin janvier 2017, le système Libratus remporte une partie de poker de 20 jours contre 4 joueurs professionnels.

Et après ?

Pour Charles-Édouard Bouée, PDG du cabinet de conseil Roland Berger, nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère. En 2026-2036, la machine apprendra et raisonnera, les algorithmes génétiques se corrigeront et se transformeront, capables d’évoluer comme un cerveau humain. En 2038, une machine s’éveillera par accident, à la suite d’une simple mise à jour de routine. Ce sera le fameux point de singularité technologique au-delà duquel le progrès ne sera plus l’œuvre que de supra-intelligences, capables de s’auto-améliorer, créant une « explosion d’intelligence », supérieure à celle de l’être humain.

Le saviez-vous ?

Alan Mathison Turing, (1912–1954) mathématicien et cryptologue britannique est considéré comme l’inventeur de l’IA. Il a laissé son nom au prix Turing, décerné chaque année depuis 1966 à une personne pour sa contribution technique à la communauté informatique. Ce prix prestigieux est considéré comme l’équivalent du prix Nobel informatique.