La révolution numérique peut-être acceptée par les Français

Nicolas Bouzou propose une analyse du rapport qu'entretiennent les Français avec la révolution numérique.
Neuflize OBC

Vous parlez de « destruction-créatrice », ne sommes-nous pas davantage dans une phase de destruction que de création ?

Cette mutation donne l’impression que la destruction précède la création, car si ce qui est détruit est bien identifié, ce qui est créé l’est moins. Les secteurs qui souffrent sont visibles : taxis, maisons de disque, certains pans de la médecine… À l’inverse, la valeur ajoutée et les emplois créés par les nouveaux secteurs sont mal quantifiés ou mal perçus. Par exemple, on a coutume de dire qu’Uber et Airbnb créent peu d’emplois ou des emplois précaires peu qualifiés. Cependant, une analyse attentive démontre que c’est sur certains points une idée reçue. Uber de nombreux emplois et dans certaines villes dans le monde, l’entreprise est le plus gros employeur. Airbnb ne crée certes pas d’emplois directs mais des emplois indirects car les économies réalisées par les touristes leur permettent de consommer d’autres produits ou service (commerçants, restaurant, musées…). Nous faisons face à une mutation des activités et des compétences, et l’on doit s’y adapter pour ne pas laisser des millions de personnes au bord de cette révolution.

La France peut-elle faire face à cette destruction créatrice ?

En terme de crédibilité et d’entreprenariat, la France est parfaitement équipée. Nous comptons de nombreuses start-ups et nos grandes écoles d’ingénieurs se sont incroyablement modernisées passant du statut d’énarchie scientifique à celui d’incubateur de génies. Cependant, la France doit faire face au défi de garder ses start-ups. Cela nécessite une adaptation du cadre règlementaire et fiscal qui doit être davantage incitatif.

Enfin, la France doit gérer la mutation. Que fait-on pour le moniteur d’auto-école dont l’emploi est menacé par l’arrivée des voitures sans chauffeur ? Il est nécessaire d’introduire de la flexibilité dans le marché du travail pour donner aux entreprises la possibilité de créer des emplois. Parallèlement, il faut créer de « l’employabilité ». Cela passe par une révolution de la formation, initiale et continue, au bénéfice des victimes de la destruction créatrice.

Quelles réformes faut-il conduire en priorité ?

Avant de faire des réformes, il est nécessaire de construire un projet de société. Aujourd’hui ce projet manque car la classe politique ne semble pas avoir conscience de l’ampleur de cette révolution du numérique. Ce tsunami d’innovations va pourtant changer la totalité de la société. Commençons par bâtir un projet collectif, en termes de valeurs et d’objectifs : en découleront ensuite la régulation adéquate et les réformes à faire. Priorité doit être donnée à la réforme du marché du travail : diminution des charges, introduction d’un nouveau contrat de travail, développement de l’apprentissage, réforme la formation continue…. Faute de récit politique, les réformes ne sont pas acceptées par l’opinion publique. Rappelons à cet égard que les mesures apportées par la loi El Khomri ont été désapprouvées par 70% de la population française.

(1) « Le Grand refoulement : Stop à la démission démocratique », par Nicolas Bouzou, Plon, 2015