Profession : productrice

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à diriger des sociétés de production de films. Le colloque « L’image et son double », en partenariat avec Neuflize OBC, s’est penché sur le sujet il y a quelques jours à Paris.

Messieurs les producteurs, rangez vos cigares !

Partout sur la planète, le cinéma se féminise. En France, c’est désormais un long-métrage sur quatre dont le producteur délégué – c’est-à-dire le responsable de la bonne fin du film – est une femme. Un phénomène en constante progression auquel l’université Sorbonne-Nouvelle a décidé de consacrer deux jours de conférences en mars dernier. L’événement*, baptisé « L’image et son double », s’est tenu dans les locaux prestigieux de l’Institut national d’histoire de l’art (Paris 2e). Placé sous le parrainage de Neuflize OBC, la société Kering-Women in Motion et la Procirep (société des producteurs de cinéma et télévision), il a vu se succéder au micro certaines des plus grandes productrices françaises, ces « doubles » indispensables des cinéastes.
« Longtemps, les femmes ont été privées de tout pouvoir économique dans le milieu du cinéma », a commencé la chercheuse Lucia Pagliardini, organisatrice du colloque. Pire encore, les quelques pionnières qui étaient parvenues à briser le plafond de verre ont été gommées des anthologies. Qui connaît Alice Guy, cette Française qui a monté l’un des tout premiers studios aux USA en 1910 ? Sait-on que Mag Bodard, née il y a 102 ans, productrice des Parapluies de Cherbourg, vit toujours ? « Il faudrait écrire une contre-histoire du cinéma pour réparer ces oublis », estime Lucia Pagliardini.

Une nouvelle génération est en train d’émerger, plus solidaire.

Heureusement, les mentalités ont changé et on dénombre à présent dans l’Hexagone pas moins de 362 femmes à la tête d’une société de production. « Une nouvelle génération est en train d’émerger, plus solidaire » remarque même Bénédicte Couvreur, connue pour produire les films de Céline Sciamma. De fait, près d’un tiers des étudiantes françaises en cinéma optent aujourd’hui pour une spécialisation « production », contre moins de 20 % parmi leurs camarades masculins.
Comment expliquer cet afflux de vocations ? Sans doute certaines femmes ont-elles joué un rôle d’inspiratrices, notamment celles qui occupent depuis quelques années les postes clés du secteur : Frédérique Bredin, présidente du CNC, Nathalie Coste-Cerdan, directrice générale de la Fémis, Sidonie Dumas, patronne de la Gaumont, ou encore Isabelle Giordano, Directrice Générale d’Unifrance (l’organisme chargé de la promotion et de l’exportation du cinéma français dans le monde). Des personnalités au talent incontestable et que l’on ne saurait réduire au statut de femme « alibi ». « Je ne crois pas qu’il existe une façon féminine de concevoir le cinéma », confie d’ailleurs Isabelle Giordano.

Car si un consensus se dégage à présent autour d’un objectif de parité dans la profession, la plupart des intervenantes du colloque refusent l’étiquette de féministe. « Dans mon métier, je ne me définis pas comme une femme, mais comme un individu qui se bat pour faire avancer ses projets », lance Alice Girard, à qui l’on doit notamment Marguerite et Julien de Valérie Donzelli. « Les femmes ne doivent s’interdire aucun sujet, ne pas se limiter aux “films de femmes” », renchérit Agnès Vallée, la productrice des drames « médicaux » de Thomas Lilti.

Autre barrière culturelle à lever : le tabou de l’argent. « C’est une profession qui demande d’aller chercher des fonds et de négocier inlassablement avec toutes les parties prenantes, rappelle Lucia Pagliardini ; or, beaucoup de femmes ont été élevées dans l’idée que ces tâches n’étaient pas faites pour elles. » Aujourd’hui encore, le budget moyen d’un film produit par une femme est inférieur à celui des hommes. « Il reste beaucoup de progrès à faire », juge Véronique Zerdoun, la productrice du très engagé Numéro Une de Tonie Marshall (sur l’ascension d’une femme PDG du CAC 40). « Les jeunes filles qui débutent font encore preuve de trop d’humilité, j’en veux pour preuve qu’elles se présentent généralement comme “assistantes de production”, tandis que les garçons, qui font pourtant exactement la même chose qu’elles, se donnent le titre ronflant de “producteur junior”. » Dans le cinéma, que ce soit devant ou derrière la caméra, les mots ont décidément une importance capitale.

Paroles de productrices - Quatre productrices dévoilent leurs doubles de cinéma

Alice Girard (Rectangle Productions)

Son double inspirationnel : « Maître Henri Leclerc. J’ai été avocate pénaliste avant de me lancer dans le cinéma. Un métier autrement plus machiste. »
Son double fictionnel : « Mafalda, le personnage du dessinateur argentin Quino. »

Christine Gozlan (Thelma Films)

Son double inspirationnel : « Alain Sarde. J’ai travaillé avec lui pendant plus de vingt ans. Il m’a tout appris. »
Son double fictionnel : « J’hésite entre Ingmar Bergman, Paolo Sorrentino et Woody Allen. Oui, je sais, ce sont tous des hommes… »

Anne-Dominique Toussaint (Les Films des Tournelles)

Son double inspirationnel : « Christine Gozlan, à qui l’on doit plus de 200 films. Avec les plus grands, comme Bertrand Blier, Nicole Garcia, Jean-Luc Godard, Claude Sautet ou Coline Serreau. »

Agnès Vallée (31 Juin Films)

Son double inspirationnel : « Bette Davis. »
Son double fictionnel : « Bette Davis dans All about Eve de Joseph Mankiewicz. »

*Ces événements (colloque, concert et expo) font partie de la première recherche portant sur les productrices de cinéma depuis la Nouvelle Vague jusqu’à nos jours, conçue et réalisée par Lucia Pagliardini et sous la direction du Professeur Laurent Creton, Président du Conseil Académique et Vice-Président de la Commission de la Recherche de l’Université Sorbonne Paris 3. Cette étude, qui s’achèvera en 2019, est promu par l’Université Sorbonne Paris 3 en collaboration avec la société Gaumont.