La mutation de la classe moyenne est la plus difficile

Face à l’émergence de la société numérique, Daniel Cohen, professeur à l’École Normale Supérieure, décrypte les difficultés auxquelles doivent faire face les trois catégories de Français.
Neuflize OBC

Quelles sont les mutations auxquelles doit faire face la France ?

La France doit, avant tout, être comprise comme étant plurielle, avec trois ensembles. Tout d’abord, le tiers supérieur comprend des individus bien formés, parfaitement armés pour s’insérer dans l’économie et la société mondialisée, à l’aise dans la société moderne.

À l’opposé, le tiers du « bas », rencontre d’importantes difficultés. Cette partie de la population comprend les catégories populaires confrontées à la précarité liée à l’effondrement du nombre d’emplois industriels. Il n’y a plus d’emploi pour les ouvriers dans les usines. La précarité est souvent devenue le lot de ces citoyens.

Enfin, le tiers central est le plus en proie aux doutes. Ces hommes et femmes ne savent pas s’ils vont être aspirés par le haut ou tirés par le bas. Les classes moyennes vivent une dérive psychologique et sociale tout autant qu’une dérive économique. Cette France-là, qui était autrefois le centre de gravité de la société industrielle, vers qui tout convergeait, est profondément traversée par le doute.

Quelles mesures adopter pour éviter un éventuel décrochage ?

Il n’y a malheureusement pas de mesures simples, mais, des actions très différentes à mettre en œuvre pour faire face à la diversité des besoins de ces trois catégories de populations. Tout d’abord, il faut soutenir le « tiers du bas ». Pour éviter les décrochages, il est essentiel de lui redonner confiance et de lui donner les moyens de vivre un destin digne de ses attentes.

Dans notre monde post-industriel, ce ne sont pas les emplois non qualifiés qui sont les plus menacés. En effet, la société contemporaine doit faire face à d’importants besoins dans certains secteurs. Parmi eux, la construction, le bâtiment, les hôpitaux, la restauration, sont des univers qui proposent de l’emploi. Toutefois, ces emplois ne seront pas assortis de la sécurité qu’offrait un emploi industriel par le passé.

Et pour la France du milieu ?

La situation est plus compliquée pour cette France-là. De très nombreuses études, démontrent très bien que la société numérique, cette nouvelle révolution industrielle des technologies de l’information et de la communication, détruit beaucoup d’emplois au milieu de la distribution des informations. Il en est ainsi de la célèbre analyse de David Autor du MIT (Massachusetts Institute of Technology).

Alors que la demande d’emploi non qualifié a nettement progressé au cours de ces 30 dernières années, au moins aux États-Unis, c’est le milieu de la distribution de l’information qui est victime de la société numérique. Cette nouvelle société rend inutile le rôle de ceux dont l’emploi principal était de faire descendre les informations du haut vers le bas. Des réformes doivent être menées pour ces employés-là Pour autant, elles sont compliquées car elles doivent respecter les aspirations, faire fonctionner l’ascenseur social.

Cependant, ne nous racontons pas d’histoire : le monde numérique où l’on entre, détruit des emplois en grande quantité et de façon sauvage. La société doit vivre avec cette « destruction-créatrice » qui est tout à fait nouvelle, inédite car elle frappe à l’aveugle et offre moins de prévisibilité que par le passé. Au XIXe siècle, lorsque l’on est passé de l’agriculture à la ville, on avait une vision du processus d’ensemble. Aujourd’hui, dès qu’un emploi tend à se répéter, à devenir mécanique, il risque d’être remplacé par un logiciel. Cela fait peser une tension psychique sur cette transformation numérique qui rend la société, par certains aspects, irrespirable.