L’hypercroissance, à la recherche d’une croissance maîtrisée ?

Si les jeunes pousses rêvent de suivre le chemin des leaders de la Silicon Valley, l’hypercroissance est de plus en plus critiquée. En effet, celle-ci privilégierait trop souvent le développement à la rentabilité et serait alimentée par l’excès de liquidité en circulation sur les marchés financiers.

Les entrepreneurs dans l’univers des nouvelles technologies rêvent souvent de suivre un chemin identique à celui de grandes sociétés américaines comme Facebook, Amazon ou encore Uber. Ils ambitionnent de se développer à un rythme accéléré apparenté à de « l’hyper-croissance ». Ce modèle a notamment été théorisé dans le bestseller « Blitzscaling » rédigé par Reid Hoffman (fondateur de LinkedIn) et Chris Yeh. Dans cet ouvrage, ils expliquent la méthode employée par ces nouveaux mastodontes de l’économie américaine pour s’imposer. Il s’agit de croître à un rythme très rapide, voire éclair et le premier « emporte tout ». Cette course au monopole est critiquée par les auteurs à plusieurs titres. D’abord la recherche de l’hypercroissance n’est pas forcément synonyme d’efficacité économique. En effet, beaucoup de ces grands acteurs ne sont pas rentables, ils sont énormément investi pour se développer à vitesse accélérée et n’ont jamais réussi à générer des bénéfices. C’est le cas notamment d’Uber ou encore de Tesla qui affichent des pertes et si un groupe comme Amazon est maintenant rentable, il a mis de nombreuses années avant de le devenir.

Une autre grande critique de l’hypercroissance est liée au mode de financement des entreprises. Une grande partie de la croissance de ces firmes serait en partie artificielle. En effet, ces dernières années, les banques centrales ont abreuvé les marchés financiers et les acteurs économiques de liquidité, conduisant à une baisse des taux d’intérêt pour atteindre dans de nombreux pays des niveaux négatifs. Les sociétés, en particulier dans les nouvelles technologies, trouvent désormais très facilement des financements notamment de la part de sociétés de capital investissement ou même d’investisseurs institutionnels à la recherche de rendements. Elles peuvent ainsi se développer à un rythme accéléré et, dans certains cas, s’affranchir d’une certaine rationalité économique.

Trois types de défis s’imposent à ces entreprises : les ressources humaines, la trésorerie et le management.

Une typologie pour caractériser les entreprises en forte croissance

En y regardant de plus près, ce modèle s’applique uniquement à quelques cas particuliers. De ce fait, il a été adapté pour coller à la réalité des économies et en particulier à celles de la zone euro dépourvue de ce type de mastodontes dans les nouvelles technologies. En France, par exemple, il s’applique surtout aux jeunes pousses. Selon KPMG, une entreprise en hypercroissance doit afficher un chiffre d’affaires annuel de plus de 10 millions d’euros et une croissance sur les 3 dernières années comprise a minima entre 10 et 20%. Elle peut alors être affublée d’une autre terminologie : celle de gazelle. La girafe étant dans la même analogie, une société disposant d’une croissance accélérée sur une période de 5 ans au moins. Les gazelles comme les girafes, ne recherchent pas le monopole à tout prix, mais s’appuient sur un marché en forte croissance, tout en s’inscrivant dans une perspective durable ou pérenne reposant en partie sur l’autofinancement.

Selon KPMG, trois types de défis s’imposent à ces entreprises : les ressources humaines, la trésorerie et le management. En effet, les recrutements doivent suivre la dynamique de la croissance voire l’anticiper, les liquidités doivent être suffisantes pour coller au rythme de l’investissement, enfin, le management doit pouvoir mobiliser ses équipes. Le cabinet conclut : « l’hypercroissance repose autant sur une gestion millimétrée de l’entreprise que sur une culture qui privilégie le « fun » et l’esprit d’équipe afin d’éviter que l’hypercroissance se décline en hyper-fragilité ».

La mobilité entre « Blitzscaling » et recherche d’une croissance maîtrisée

Le secteur de la mobilité urbaine compte de nombreuses entreprises en hypercroissance. Uber est l’une des plus emblématiques. La société a souhaité d’emblée s’imposer sur le marché américain, mais aussi dans le monde entier. Elle a massivement investi pour couvrir de très nombreux marchés et devenir un leader planétaire. En 2018, la société a vu son chiffre d’affaires progresser de 40% pour atteindre 11 milliards de dollars, mais en même temps, elle affichait un déficit de 1,8 milliards de dollars. Certes, l’hypercroissance est là, mais la rentabilité semble loin. La société a procédé à son entrée en bourse (IPO) au mois de mai dernier mais, elle a essuyé un repli dès le premier jour de cotation. Elle était valorisée deux jours après à 62,2 milliards de dollars même si quelques semaines plus tôt les analystes tablaient sur une valorisation autour de 100 milliards de dollars. Ce niveau de valorisation reste considérable pour une société jamais rentable, mais disposant (malgré les velléités de ses concurrents) de la position du premier entrant.

La France dispose de son côté dans le secteur des mobilités de plusieurs gazelles, girafes voire d’une licorne (Blabacar). Citons dans la deuxième catégorie : Cityscoot, la société française créée en 2014 par Bertrand Fleurose. Celle-ci propose des scooters en libre-service sur un modèle proche de celui des voitures électriques, des vélos ou encore des trottinettes. L’entreprise s’est déployée à Paris et à Nice et vient de mettre le cap sur l’Italie à Rome et à Milan. Pour son fondateur, interrogé récemment sur BFM Business, la société n’a jamais cru au « Blitzscaling » consistant à se déployer simultanément dans de très nombreuses villes à partir d’investissements massifs car cette stratégie est porteuse de conflits avec les usagers de la ville et les municipalités. À contrario, il faut, d’après lui, prendre le temps de négocier avec les villes et de se faire accepter, tout en maîtrisant son développement.
Ces deux exemples dans le secteur de la mobilité sont emblématiques : dans le premier cas, la société, malgré sa notoriété, doit encore faire ses preuves sur le long terme, au contraire de la seconde qui a privilégié une croissance pérenne. Plus fondamentalement, si l’hypercroissance a pu être en vogue au début de la nouvelle révolution industrielle et technologique, elle n’est plus forcément le concept le plus adapté à des économies qui cherchent de plus en plus à lutter contre le réchauffement climatique.

Dernier Podcast

[Podcast] Julie Davico-Pahin, défricher la GreenTech

Tout lâcher pour une idée. Après avoir vu sa famille perdre une partie de ses récoltes à cause de la canicule, il y a trois ans, Julie Davico-Pahin a lancé Ombrea avec son père. Elle veut venir en aide aux agriculteurs et agricultrices en protégeant leurs cultures de plein champ - vignes, fleurs ou arbres fruitiers - des aléas climatiques.

Abonnez-vous et retrouvez chaque mois, les confidences inspirantes des entrepreneur.e.s engagé.e.s sur votre plateforme préférée.