[Entretien] Guy Vallancien “Les ordinateurs les plus sophistiqués ne remplaceront jamais la relation avec le patient”

Guy Vallancien
Guy Vallancien
Urologue, professeur de médecine, ancien chef de service à l’Institut mutualiste Montsouris (Paris)

Guy Vallancien ne se contente pas d’être un grand chirurgien, pionnier du traitement cœlioscopique et robotique des cancers de la prostate, du rein et de la vessie. Essayiste à succès, il prend aussi part au débat public sur l’avenir de la médecine, plaidant, dans son dernier ouvrage, Homo Artificialis (éditions Michalon), pour un progrès technique qui n’oublie pas l’humanisme.

Les ordinateurs les plus sophistiqués ne remplaceront jamais la relation avec le patient.

Q – L’hôpital est-il rentré dans l’ère numérique ?

Guy Vallancien – Assurément. Et cela à bien des niveaux. Prenez l’imagerie médicale. Désormais, pour décrypter les radiographies on se sert massivement de l’intelligence artificielle. Idem lorsqu’on pose un diagnostic et que l’on choisit une thérapie : les médecins traitants s’appuient sur des algorithmes d’analyse des symptômes de plus en plus puissants, qui finiront, un jour, j’en suis sûr, par leur damer le pion… Enfin, dans la salle d’opération, la robotique a pris une place cruciale. Aujourd’hui, le chirurgien se poste à trois mètres du patient et pilote un télémanipulateur aux mouvements infiniment plus précis que les gestes humains. Bientôt, certains actes médicaux seront entièrement accomplis par des machines. Aux États-Unis, la Food & Drug Administration (FDA) vient d’autoriser un procédé de dépistage de la rétinopathie diabétique par la seule exploitation informatique des photos de patients.

Q – Cette révolution s’est-elle passée sans heurts ?

G. V. – Je me souviens qu’au début, il y a vingt ans, certains confrères étaient circonspects : « Et si le système tombe en panne en plein milieu d’une opération ? Et si le laser devient fou ? » Réflexes de défense assez naturels face à l’innovation ! N’oublions pas qu’étymologiquement, les chirurgiens sont ceux qui travaillent avec leurs mains, censées être leur plus grand capital… D’où la peur d’être mis à la retraite par des bras mécaniques infaillibles. En réalité, la technologie a juste déchargé les médecins de certaines tâches fastidieuses, leur permettant de se concentrer sur d’autres aspects de l’art médical, non moins essentiels pour soigner les malades.

Les machines ne savent pas gérer l’imprévu. Or la médecine consiste en grande partie à faire face aux complications.

Q – Par exemple ?

G. V. – Les machines ne savent pas gérer l’imprévu. Or la médecine consiste en grande partie à faire face aux complications. Et puis, je suis persuadé que les ordinateurs les plus sophistiqués n’arriveront jamais à exceller dans les relations humaines. La guérison repose autant sur le protocole médical que sur un bon dialogue avec les patients. Dans les services de chirurgie, je peux vous dire que le succès ne se mesure pas qu’aux talents du bloc. Il se mesure aussi à la qualité des soins après l’intervention, assurés par les équipes de réanimation, les aides-soignants et les infirmiers. Et il y a encore beaucoup de choses à apprendre dans ce domaine : comment on écoute un malade, on interprète ses silences, on lui annonce une mauvaise nouvelle, on lui dit que tout n’est pas perdu, qu’il va falloir se battre, etc. La médecine de demain demandera une vertu essentielle aux praticiens : de la densité d’être.

Q – Que préconisez-vous pour que la France réussisse cette transition ?

G. V. – D’abord, je crois qu’il faut insister sur l’enseignement humaniste à l’école. Je trouve à cet égard que le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, propose d’excellentes réformes. Hélas, les facultés de médecine n’ont, elles, pas encore pris la dimension de cet enjeu. Mais je suis optimiste, je gage qu’elles y viendront forcément. Ensuite, je pense qu’il faut investir massivement dans la recherche. Et là, je suis très critique envers le gouvernement. Car ce n’est pas quelques milliards qu’il faudrait injecter dans l’innovation, mais quarante ou cinquante ! Sans quoi nous allons devenir un pays du tiers-monde. Notre déclin ne date pas d’hier. Pour moi, l’une des plus grandes catastrophes nationales remonte à 1987, quand la Compagnie générale de radiologie (CGR), un fleuron du Groupe Thomson, a été vendue au conglomérat américain General Electric.

Q – Mais nos hôpitaux ne restent-ils pas parmi les meilleurs au monde ?

G. V. – Hélas, ils sont affreusement sous-équipés en informatique et matériel de pointe… Il faut dire que les machines sont chères. Un robot chirurgical coûte par exemple deux millions d’euros à l’achat et 200 000 euros par an à l’entretien. Mais le prix n’excuse pas tout. Rendez-vous compte que la comptabilité analytique existe à peine dans le système de santé public français ! Et qu’on attend toujours la base de données nationale sur les patients. Le « dossier médical partagé », annoncé par le ministre Philippe Douste-Blazy en 2004, n’a toujours pas vu le jour ! Si les systèmes d’information font peur à tant de monde, ce n’est pas en raison des problèmes de protection de données privées qu’ils posent légitimement, mais parce qu’ils pourraient révéler de façon éclatante quels sont les établissements qui fonctionnent mal.

Le transhumanisme est dramatiquement égocentrique.

Q – Les apôtres du transhumanisme souhaitent que l'on ne soigne plus seulement les patients, mais qu'on les perfectionne. Etes-vous d’accord, en tant que médecin, pour les aider à réaliser leur rêve ?

G. V. – Autant je suis hyper favorable aux nouvelles technologies médicales – et je désespère de voir que la France sait fabriquer des chasseurs Rafale et pas des robots chirurgicaux dernier cri –, autant je pense que les transhumanistes délirent. Pour eux, le corps humain n’est qu’une pourriture qu’il faudrait remplacer par de la high-tech sortie de leur imagination, donnant les moyens à l’homme de porter des charges trois fois plus lourdes, de courir trois fois plus vite ou de mémoriser trois fois plus de souvenirs. C’est dramatiquement égocentrique. Car je crois que ce qui nous constitue par définition, en tant qu’êtres humains, n’est pas la performance, mais notre sensibilité, procurée par les cinq sens, sans lesquels nous n’aurions pas accès à l’art et à l’altérité. Pour faire comprendre mes réserves éthiques, j’emploie souvent une analogie sportive : l’homme augmenté existe déjà, et il est lamentable. Il s’appelle Lance Armstrong, il s’est dopé de façon éhontée pour gagner le Tour de France.

Q – Vous avez émis récemment l'idée d'une « Cop digitale ». De quoi s’agit-il ?

G. V. – J’ai effectivement appelé le président de la République à lancer une grande conférence qui réunirait tous les pays du monde et où l’on réfléchirait aux risques du numérique. Un peu à la manière de ce qui a eu lieu à Paris en 2015 autour du thème du réchauffement climatique. Nous sommes face à deux géants économiques, les Etats-Unis et la Chine, qui n’ont pas d’états d’âme s’agissant des excès de la technique. Tandis que nous, Français, sommes à l’inverse trop frileux, obsédés par le principe de précaution. La bonne approche est sans doute la voie médiane. Bref, je crois que notre pays peut encore apporter quelque chose au monde grâce à sa capacité d’ouverture aux autres cultures et à son souci d’émanciper les hommes.