Serge Lasvignes : la concurrence est salutaire sur le marché de la diffusion culturelle.
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Serge Lasvignes : la concurrence est salutaire sur le marché de la diffusion culturelle.

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Serge Lasvignes : la concurrence est salutaire sur le marché de la diffusion culturelle.

Serge Lasvignes : la concurrence est salutaire sur le marché de la diffusion culturelle.

Serge
Serge Lasvignes
Président du Centre Pompidou

Depuis sa nomination en 2015 à la tête du Centre Pompidou, Serge Lasvignes cultive des liens forts avec les collectionneurs, les mécènes et les donateurs. Pour le site Prismes, il explique comment il entend maintenir son musée au sommet de l’art contemporain, notamment à l’appui des acteurs privés.

Quel regard portez-vous sur le milieu des collectionneurs d’art ?

Serge Lasvignes – Les collectionneurs jouent un rôle important dans l’évolution de l’art contemporain. Je ne parle pas de ceux qui voient les œuvres d’art comme de simples placements. Non, je pense aux collectionneurs sincères, à ces passionnés qui connaissent les artistes et les galeristes, les soutiennent financièrement, passent commande. Certains sont même à l’origine de véritables réseaux de sociabilité. Grâce à eux, les acteurs du secteur peuvent se rencontrer et confronter leurs idées. Quelques collectionneurs poussent encore plus loin leur engagement, comme Daniel et Florence Guerlain, qui remettent chaque année l’incontournable Prix de dessin contemporain, ou François et Jean-Philippe Billarant, dont le « Silo », dans le Val-d’Oise, ce très beau lieu consacré au minimalisme, propose régulièrement des visites aux scolaires.

Les collectionneurs sont-ils utiles aux musées ?

S. L. – Il est rare de nos jours pour un grand musée comme le Centre Pompidou de monter une exposition sans faire appel aux collectionneurs. Prenez l’événement « André Derain 1904-1914, la décennie radicale » que nous avons organisé l’an dernier (324 154 visiteurs). Quelques-uns des tableaux les plus importants que l’on a pu y voir étaient prêtés par des particuliers. La générosité de certains peut d’ailleurs être spectaculaire. En 2016, un collectionneur a carrément fait agrandir la fenêtre de son propre salon pour permettre à une toile gigantesque d’Anselm Kieffer de sortir de la pièce et figurer dans notre rétrospective consacrée à ce peintre allemand.

Comment une institution telle que la vôtre dialogue-t-elle avec les collectionneurs ?

S. L. – Notre principal outil est la Société des Amis du Musée, qui permet aux amateurs éclairés, souvent collectionneurs, d’échanger avec les conservateurs. Elle organise régulièrement des voyages à l’étranger et comprend plusieurs groupes d’acquisition internationaux. Nous avons également des groupes d’Amis aux États-Unis, au Japon, au Moyen-Orient. Pour vous dire les excellents rapports que nous entretenons avec le monde des collectionneurs, je voudrais aussi signaler le Prix Marcel-Duchamp, qui récompense tous les ans un artiste de la scène française et dont le jury est composé de représentants du Centre Pompidou et de grands collectionneurs d’art. Les débats y sont intenses à chaque fois. On peut y sentir l’ardeur des collectionneurs à défendre leurs goûts.

Faites-vous une différence entre collectionneurs et mécènes ?

S. L. – Je fais une différence entre donateur et mécène. On peut dire que le donateur est plutôt une personne privée dont le don permet d’enrichir la collection, et le mécène plutôt un acteur économique qui apporte un financement ou son expertise à l’institution (mécénat de compétence). Mais il existe bien sûr des exceptions : le soutien d’une personne privée à la production d’une exposition ou la participation d’une entreprise à l’acquisition d’un trésor national – ce mécanisme permet de bloquer temporairement une œuvre présentant un intérêt majeur pour le patrimoine français. L’an dernier, dans ce cadre, nous avons pu recevoir dans nos collections permanentes une toile de Roberto Matta, qui menaçait de quitter le territoire.

Quelle est la voie à suivre si l’on veut offrir une œuvre d’art au Centre Pompidou ?

S. L. – Vous devez d’abord la présenter au conservateur compétent, c’est-à-dire celui qui est en charge de la période et du médium concernés. S’il la juge intéressante, votre interlocuteur se rapprochera alors de ses pairs au sein du musée afin de préparer un rapport pour le Comité d’acquisition. Je préside cette instance, qui se réunit deux fois par an environ. Nous regardons avec intérêt tous les dossiers, mais nous n’acceptons pas toutes les propositions pour garantir la qualité de la collection et préserver également l’argent public puisque des avantages fiscaux sont associés à ces démarches.

Votre établissement ouvrira un site temporaire à Shanghai l’an prochain. Allez-vous tisser des liens avec les collectionneurs locaux ?

S. L. – C’est mieux que ça : ces liens existaient déjà et ils sont pour ainsi dire à l’origine de ce projet. L’ouverture d’une antenne du Centre Pompidou à Shanghai est une idée ancienne, mais elle avait toujours achoppé pour des raisons diplomatiques. Si elle a été remise sur la table il y a trois ans, c’est en partie grâce à nos excellents rapports avec de nombreux collectionneurs sur place. Très rapidement après ma nomination à la tête du Centre Pompidou en 2015, je suis allé les rencontrer. Avec pour objectif notamment d’identifier auprès d’eux les talents émergents de la scène chinoise, ceux dont le prix des œuvres reste à la portée des deniers publics. À l’étranger, nous fonctionnons systématiquement ainsi, sur le mode du partenariat avec les parties prenantes, jamais en surplomb. Pour revenir à la Chine, j’ai découvert là-bas des formes de mécénat très intéressantes, comme ces immenses centres commerciaux, notamment ceux de la chaîne K11 ou la Fondation Mao Jihong et ses librairies, dont une partie est consacrée à l’exposition d’œuvres d’art. Certes, ces pratiques ne sont pas directement transposables en France. Mais on peut s’inspirer de certaines méthodes innovantes de marketing. Aujourd’hui, les musées doivent s’ouvrir aux influences d’où qu’elles viennent. Le monde de l’art est devenu multipolaire. Il ne tourne plus seulement autour de Paris et New York.

Depuis quelques années, de grands patrons français ont lancé leur lieu d’exposition au public, notamment à Paris. Comment le grand serviteur de l’État que vous êtes regarde-t-il ce phénomène ?

S. L. – En tout cas, pas avec angoisse. Je ne pense pas que ces nouveaux venus feront diminuer la fréquentation du Centre Pompidou, bien au contraire. Je suis convaincu que la concurrence est salutaire sur le marché de la diffusion culturelle. Plus il y a d’offres, plus il y a de « consommateurs » ! Aussi, je vois d’un bon œil ce qui se prépare dans l’hyper-centre de Paris autour du Centre Pompidou. À l’est, dans le Marais, la fondation « Lafayette Anticipations » de la famille Moulin-Houzé vient d’ouvrir ses portes. À l’ouest, côté Halles, le chantier de rénovation de la Bourse de commerce, où s’installera l’an prochain la fondation de François Pinault, a commencé. C’est une sorte d’axe de l’art contemporain qui se prépare, où chaque institution aura sa place. Le Centre Pompidou est ainsi le mieux placé pour assumer les fonctions essentielles de recherche, de médiation, d’ouverture aux jeunes publics. Nous sommes aussi les seuls à pouvoir oser des expositions exigeantes comme « Magritte ou la Trahison des images » (600 000 visiteurs), qui s’interrogeait en 2016 sur les résonances philosophiques des œuvres du surréaliste belge. Tandis que les fondations privées telles que Lafayette Anticipations ont vocation à impulser la production artistique.

Le Centre Pompidou n’intervient jamais dans la création à proprement parler ?

S. L. – Le Centre Pompidou est intervenu – au cours de son histoire – dans la création artistique selon des formats qui ont pu évoluer. Un des départements du Centre Pompidou portait, à l’origine, tout spécialement ce sujet : le Centre de création industrielle. Le Centre Pompidou continue d’être impliqué dans la création lorsqu’il contribue et aide un artiste ou un metteur en scène à produire des œuvres pour une exposition ou un spectacle. Et nous inaugurons l’année prochaine une nouvelle forme de commande et de résidence à travers notre fonds de dotation. Baptisé « Centre Pompidou Accélérations », il se propose de soutenir la création via une plateforme d’échange d’un genre nouveau, qui associe sphère publique et sphère privée. Notre institution proposera pour une saison de deux ans des thèmes d’échanges, une sélection d’artistes pour établir une résidence dans l’entreprise. Ils y créeront une œuvre en relation avec le thème retenu en immersion et en lien avec les salariés. Enfin, en octobre 2019, une grande exposition du Centre Pompidou proposera une exposition enrichie des œuvres produites ainsi. Pour cette expérience de mécénat très innovante, nous avons le plaisir de travailler avec Neuflize OBC.

Quelles sont les tendances de la création contemporaine que vous suivrez en particulier ?

S. L. – Cette année, le mot d’ordre de Centre Pompidou Accélérations est « l’émotion ». Je crois qu’il est pertinent, car j’ai entendu récemment Emmanuel Macron souligner lui-même le rôle de l’émotion dans tous les aspects de la vie publique, y compris sa dimension diplomatique. « L’émotion » fait écho aux perceptions politiques actuelles. Je privilégie une approche par thème plutôt que par forme d’expression ou par école. La caractéristique de notre époque, c’est l’hybridité. On ne peut plus dire que tel artiste contemporain est minimaliste ou conceptuel. Ni le cataloguer comme peintre ou comme vidéaste. J’en veux pour preuve que lors de notre festival annuel « Cinéma du réel », qui fête cette année ses 40 ans, nous projetons des films réalisés par des plasticiens dont par ailleurs des toiles sont exposées sur nos murs quelques étages plus haut. Les compartiments traditionnels ont sauté.

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