[Entretien] Agnès Touraine : « Ouvrir enfin un débat sur la notion d’entreprise.»

Agnès Touraine
Agnès Touraine
Présidente de l’Institut français des administrateurs (IFA)

La gouvernance, c’est un vrai métier. Agnès Touraine en est la preuve vivante. Diplômée de Sciences Po et d’un MBA de Berkeley, l’ancienne PDG d’Havas (devenu Vivendi Universal Publishing) vit une seconde vie depuis qu’elle a pris la tête de l’Institut français des administrateurs (IFA) en 2003. À ce poste, elle est la principale voix de la professionnalisation et de la féminisation des administrateurs dans notre pays. En mars dernier, elle a remis à Bruno Le Maire un rapport sur le « partage de la valeur et engagement sociétal de l’entreprise », cosigné avec le député LREM Stanislas Guerini. Une contribution essentielle à l’écriture de la loi PACTE, qui devrait être présentée en conseil des ministres ce mois-ci. Agnès Touraine nous explique la philosophie de ce texte.

« Ouvrir enfin un débat sur la notion d’entreprise »

Dans quelle mesure le projet de loi PACTE s’inspire-t-il de votre rapport ?

Agnès Touraine – Le projet de loi reprend en grande partie nos recommandations. Notre ambition était d’ouvrir enfin un débat sur l’entreprise, une notion absente de notre droit, qui mériterait d’être reconnue juridiquement. Nous voulions aussi porter la voix de ceux qui souhaitent voir émerger un modèle européen continental de gouvernance. Or le projet de Bruno Le Maire va résolument dans cette double direction. À cela s’ajoutent deux autres volets, plus techniques : d’une part, une réforme de l’épargne salariale, d’autre part la naissance de la « société à objet social élargi » ainsi que la « fondation actionnaire », sur le modèle des pays scandinaves où l’on en dénombre plus de 4 000.

Pouvez-vous nous expliquer le concept d’objet social élargi ?

A. T. – Le droit français n’admet pour l’heure qu’un seul type de sociétés commerciales : celles qui ont pour vocation de servir les intérêts des actionnaires, en leur distribuant les bénéfices. On dit que « la société appartient à ses associés ». Le projet du ministre de l’Économie et des Finances consiste à modifier l’article 1833 du Code civil et l’article L.225-35 du Code de commerce, afin de reconnaître la possibilité d’un objet social élargi notamment en matière sociale et environnementale. Les Pays-Bas et la Belgique ont déjà suivi cette voie. L’expérience dans ces pays montre que l’efficacité économique n’a pas été altérée. Et que les tribunaux ne se sont pas retrouvés encombrés.

Avec l’objet social élargi, les groupes d’intérêt comme les ONG, les associations de consommateurs, les syndicats et les collectivités locales, vont-ils entrer dans les conseils d’administration ?

A. T. – Il n’en est absolument pas question. Si l’on s’engageait sur ce chemin, ce serait sans fin. Certes, de plus en plus de dirigeants souhaitent dialoguer avec les représentants de la société civile avant d’établir leur stratégie. Cela peut prendre la forme de « comités de partie prenante », et c’est une excellente chose. Mais il n’est pas prévu de donner à ces interlocuteurs des droits juridiques supplémentaires.

La dernière loi importante sur les sociétés a établi les quotas de femmes dans les conseils d’administration. Un an après son entrée en vigueur, quel regard portez-vous sur cette mesure ?

A. T. – Je crois que cela a été une excellente réforme. Même s’il est toujours dommage de devoir fixer des contraintes pour faire évoluer les pratiques. Grâce à la loi Coppé-Zimmermann, les conseils d’administration se sont enrichis de nouveaux profils, plus féminins, plus jeunes et plus indépendants. L’ère du « old boy clubs », où tout le monde se connaissait et se cooptait, est révolue. La diversité est facteur de professionnalisme et d’indépendance.

Les conseils d’administration ont-ils vraiment rajeuni ?

A. T. – Assurément. Aujourd’hui, d’après le baromètre de l’IFA « Ethics & Boards » sur la composition des Conseils du SBF120, la moyenne d’âge des conseils d’administration est de 55,4 ans pour les femmes et de 60,8 pour les hommes. Soit une moyenne d’âge de 56 ans, contre plus de 60 ans pour les principaux pays européens.

Autre sujet, la gouvernance bicéphale. La France est-elle une bonne élève en la matière ?

A. T. – Nous ne sommes pas au stade du Royaume-Uni où la totalité des sociétés cotées distinguent la fonction du président et celle du directeur général. Mais notre pays a fait de grands progrès puisqu’on estime qu’aujourd’hui, la moitié des grandes entreprises ont adopté une gouvernance bicéphale.

Dans quel domaine sommes-nous en avance ?

A. T. – La France est incontestablement leader en matière de responsabilité sociétale de l’entreprise et de partage de la valeur, ce qui n’a pas entamé la performance des entreprises, au contraire. Ne l’oublions pas, nous sommes toujours le deuxième pays au monde où l’on trouve le plus grand nombre d’entreprises performantes classées dans le top 100.

Quelles doivent être, selon vous, les valeurs d’un conseil d’administration de qualité ?

A. T. – Je dirais qu’il y a un triptyque idéal, « travail, courage, bienveillance ». Mais le plus important demeure selon moi le credo de la valeur ajoutée. Ce qui n’est pas toujours évident. Les exigences réglementaires sont de plus en plus nombreuses. Et font passer beaucoup de temps sur la conformité. Les normes sont évidemment utiles, mais il faut prendre garde à ce qu’elles ne brisent pas notre engagement. La prise de risque est indissociable des opportunités qui assurent la croissance.