Entretien avec François Lemarchand, “Philanthropie et charité sont deux mots inappropriés”

François Lemarchand
François Lemarchand
Fondateur de Nature & Découvertes

Sa chaîne de magasins, lancée en 1990, repose sur une idée aussi simple que révolutionnaire : « Faire entrer la nature dans la ville. » Mais la fibre écolo de François Lemarchand ne se limite pas au génie des affaires. Parallèlement au développement de son enseigne, cet énergique dirigeant anime depuis vingt-cinq ans deux fondations pour l’environnement (la fondation Nature & Découvertes et la fondation Lemarchand) et un forum de réflexion associé à l’Unesco (l’Université de la terre). Rencontre avec un pionnier de l’entrepreneuriat responsable.

Entretien

Que diriez-vous à un entrepreneur souhaitant créer une fondation ?

François Lemarchand – Pour commencer, je lui conseillerais de se poser la question principale : « Quelles sont mes convictions ? » Puis je lui suggérerais de s’assurer que son équipe est sur la même longueur d’onde que lui. Idem pour sa famille, dans le cas d’une société patrimoniale. Ensuite, sur un plan plus technique, j’ajouterais trois conseils. D’abord, bien choisir la fondation « abritante » sous l’égide de laquelle le projet de fondation se placera (dans mon cas, j’ai opté pour la Fondation de France). Deuxièmement, être extrêmement clair sur la cause que l’on veut défendre, c’est-à-dire la coucher sur le papier et la partager avec toutes les parties prenantes : salariés, partenaires, clients, etc. Enfin, fixer une règle de financement pérenne. Par exemple l’attribution systématique de 10 % des bénéfices chaque année. Ces règles sont indispensables pour éviter d’être soupçonné du « fait du prince » et pour ne pas soulever de l’incompréhension chez les employés qui auraient l’impression qu’on leur confisque leurs augmentations de salaire.

Je trouve ces deux mots inappropriés en ce qui me concerne.

Faites-vous une différence entre philanthropie et charité ?

F. L. – Je trouve ces deux mots inappropriés en ce qui me concerne. La charité renvoie à l’idée qu’il faudrait se racheter de ses fautes. Ce n’est pas très moderne, vous en conviendrez. Quant à la philanthropie, notion certes moins péjorative, elle manque à mon sens d’ambition. Nos fondations ont pour objectif la protection de la nature et une meilleure relation entre l’homme et la nature. Autrement dit, elles ne se contentent pas d’aimer l’homme. Elles veulent l’aider à s’épanouir, à se développer. Bref, ce qui compte quand on crée une fondation, c’est le mot « pour ». On crée toujours une fondation pour provoquer une dynamique.

Vous êtes l’un des précurseurs du « capital altruiste ». Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ?

F. L. – Je préfère parler de « capitalisme d’intérêt général ». Mais vous savez, j’ai inventé plein de formules pour définir mes ambitions. Quand j’ai rédigé le premier rapport sur le développement durable dans les années 90, il n’y avait pas encore de termes pour nommer un tel document. Alors je l’ai baptisé « Rapport arc-en-ciel ». Mais revenons à votre question. Lorsque j’ai créé Nature & Découvertes, je ne voulais pas que tous les bénéfices aillent à l’actionnaire. Aussi, j’ai donné 10 % des bénéfices à ma fondation pour la nature. À ceux qui me prenaient pour un fou, je répondais que c’était le capitalisme qui était devenu fou. Que les premiers patrons de l’ère moderne étaient astreints à un régime de patente, avec une obligation de servir l’intérêt général. Heureusement, je ne passe plus aujourd’hui pour un utopiste. L’opinion fait désormais pression pour que les entreprise portent des projets sociétaux et environnementaux. La France est même en avance dans ce domaine.

N’avez-vous pas peur des dirigeants qui se servent des fondations comme d’un alibi ?

F. L. – Si ces fondations agissent vraiment dans le bon sens, peu m’importent les visées publicitaires. Je préfère cela à des fondations pétries de bonnes intentions mais sans impact réel.

Votre fils Antoine gère votre groupe depuis sept ans. Quelle importance vos fondations ont-elles eue dans le processus de transmission ?

F. L. – Ce sont deux thèmes indissociables. J’ai toujours conçu Nature & Découvertes comme une sorte d’ONG munie de deux volets : le commerce et les fondations. Vers l’âge de 40 ans, après avoir vendu ma première affaire, Pier Import, j’aurais pu me mettre au vert. Mais je voulais essayer ce concept mêlant économie et écologie. Et ça a marché formidablement ! Ce qui n’était pas vraiment prévu (rires). Vingt ans après, quand il a été question que mon fils reprenne les rênes, mes collaborateurs m’ont bien fait comprendre qu’ils tenaient à ce qu’il perpétue cet état d’esprit. Ils avaient raison et ils n’ont pas été déçus. Ce qui compte ce ne sont pas les valeurs en tant que telles, mais ce sont les hommes qui les incarnent.

Quel regard portez-vous sur le numérique ?

F. L. – C’est un changement d’échelle considérable. Dans les années 90, quand mon ami Nicolas Hulot cherchait à mobiliser les Français, il s’appuyait notamment sur le réseau Nature & Découvertes. On posait alors dans les boutiques, près des caisses enregistreuses, une feuille de pétition et il fallait plusieurs semaines pour récolter 250 000 signatures. Aujourd’hui, avec nos bases de données, on peut toucher le même nombre de personnes en quelques heures seulement. Cela dit, l’existence physique des lieux de vente reste selon moi indispensable. Les gens viennent y chercher une « expérience » que le Web n’offre pas : des rencontres, des parfums, une tasse de thé…

Nous sommes dans l’après-COP 21. Quelle est, selon vous, la prochaine bataille pour l’environnement ?

F. L. – Ce qui est en train de se jouer se trouve dans le cœur des hommes. Des mouvements comme Les Colibris ne sont plus marginaux. Des films comme Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent, dépassent le million d’entrées. Progressivement, les citoyens changent leurs objectifs personnels. Ils se sentent désormais responsables de la planète. Même aux USA, qui ont rejeté l’accord de Paris, la société civile est mobilisée dans sa façon de s’alimenter, de se déplacer, de consommer. Regardez le succès du bio, du recyclable, des véhicules électriques. Cela n’a pas été décrété par les politiques. Au contraire, ce sont les politiques qui désormais sont obligés de suivre les gens. Le prochain combat pour l’environnement, c’est la démocratie.