La France a des atouts mais c’est à la société française d’évoluer !

L’impact de la révolution numérique ne créé plus la croissance : Daniel Cohen, professeur à l’École Normale Supérieure revient sur cette réalité.
Neuflize OBC

Pourquoi considérez-vous que le numérique opère une révolution industrielle sans croissance ?

La révolution numérique est une révolution industrielle. La numérisation du monde apporte des progrès considérables, mais elle est sans croissance. En effet, elle peine à avoir la force de traction capable de susciter un accroissement généralisé de la production de richesse. La révolution numérique menace tout le monde, créant une forme d’anxiété, car on ne sait pas toujours ni quand, ni comment, nous allons être touchés par ces changements pourtant perçus comme inéluctables.

En outre, la révolution numérique s’inscrit dans une logique de substitution en remplaçant des emplois routiniers. Par le passé, les progrès comme l’électricité avaient rendu les ouvriers plus productifs, offrant une complémentarité. Désormais, les évolutions tendent davantage à remplacer un travailleur plutôt qu’elles ne l’aident à devenir plus productif. C’est la raison pour laquelle je pense que la révolution est sans croissance. Elle est plus destructrice que créatrice de valeur.

Sur quels atouts la France peut-elle compter pour relancer sa croissance ?

Il ne s’agit pas nécessairement de rechercher toujours plus de croissance au sens strict. Si le moteur de la croissance moderne c’est la tension psychique subie par les ouvriers, alors il faut trouver un autre levier. Pour vivre dans une société du bien-être capable de tirer tout le profit de ces nouvelles technologies il parait important d’aménager le cadre de notre société. Dès lors, il s’agit de limiter les difficultés susceptibles d’être générées par le changement.

Dans un monde complexe tout autant numérique qu’artistique la France dispose de nombreux atouts. En effet, elle a une tradition de formation d’ingénieurs, de mathématiciens, tout à fait capable de s’insérer dans cette société numérique. La France a également une tradition de formation culturelle et artistique. Les Français ont montré avec leur cinéma ou leur tradition d’art de vivre qu’ils disposent de ressources et peuvent être créatif dans le monde actuel.

Quel est alors leur frein ?

La société française est malade. En effet, elle n’est jamais véritablement sortie de la société industrielle dans sa psyché. La société industrielle (contremaîtres, ingénieurs, patrons) était rassurante, elle était à ordres, comme la société agraire qu’elle a remplacée. Chacun était à sa place, et chacun faisait partie d’un collectif. Aujourd’hui, nous vivons dans une société essentiellement horizontale, en réseaux, qui provoque plus de l’endogamie sociale que de la diffusion de valeur. Il manque le cadre fixe destiné à rassurer tout le monde.

La France était plus à l’aise dans l’ordre hiérarchique passé que dans le monde plus délié, plus désorganisé et insécurisant issu de la société post industrielle. La France dispose d’atouts, les Français sont formidables, mais la société doit lever de nombreux freins pour redevenir une société de confiance.