Pierre Lescure

[Entretien] Pierre Lescure, Président du 72e Festival de Cannes « Croyez-moi, le septième art est totalement un secteur d’avenir »

« Ce sera une magnifique quinzaine », promet-il. Alors que le 72e Festival de Cannes est dans les starting-blocks (ouverture le 14 mai), son charismatique président a accepté de répondre à nos questions. L’édition 2019 s’annonce faste, avec des réalisateurs de tous les continents et de toutes les générations, de l’Italien Marco Bellocchio, 79 ans, au Canadien Xavier Dolan, 30 ans, en passant par le Chinois Diao Yi’nan et la Franco-Sénégalaise Mati Diop. Mais avant que ce festin de cinéphiles ne commence, celui qui fut aussi le cofondateur et le PDG de Canal+ jette ici son regard d’expert sur le secteur du cinéma.

À l’heure du streaming, des tablettes et des mobiles, le cinéma en salle a-t-il encore un avenir ?

Pierre Lescure – Sans aucun doute ! Parce que, comme disent les Anglo-Saxons, aller au cinéma est une « expérience » irremplaçable. Contrairement aux films visionnés sur le Web – et aussi vite oubliés qu’ils ont été consommés –, il faut se déplacer pour voir un long-métrage en salle. Là, une fois la lumière éteinte, on sent immédiatement que l’on est confronté à une œuvre, un acte unique de création. Et c’est un moment de partage intense avec les autres spectateurs présents. Mais aussi de réflexion, grâce au travail des critiques. À cela s’ajoute qu’au-delà de sa dimension culturelle, le cinéma est un univers technique et économique toujours en mouvement, où l’on ne fabrique presque que des prototypes et où l’on innove sans relâche. Depuis un siècle, il y a eu le muet, puis le parlant, puis le technicolor et maintenant le numérique. Aussi, croyez-moi, le septième art est totalement un secteur d’avenir.

Six ans après le rapport sur la chronologie des médias que vous aviez remis au président de la République en 2013, votre position a-t-elle évolué sur la question ?

P. L. – Oui, car les modes de consommation de l’image ont quelque peu changé. À cet égard, le décompte du téléchargement illégal de la dernière saison de la série Game of Thrones, qui se chiffre en centaines de millions, est d’ailleurs éloquent. Ma conviction, c’est que pour garder toute sa pertinence, la chronologie française des médias va devoir s’affiner au cas par cas. Il y a une grande différence entre un film à succès comme Le Grand Bain, qui a attiré plus de 4 millions de spectateurs en salle, et des petits films d’auteur, non moins valables au plan artistique, qui font 20 000, 10 000, voire 5 000 entrées. Pour ces œuvres à la carrière éphémère, je crois qu’une commission réunissant tous les métiers du septième art, je veux dire la production, l’exploitation, la distribution et la diffusion, pourrait décider de les rendre disponibles plus vite sur le petit écran et sur les plateformes de vidéo en ligne afin de faciliter leur rencontre avec le public.

Croyez-moi, le septième art est totalement un secteur d’avenir

Quel regard portez-vous sur les plateformes de vidéo en ligne ?

P. L. – Un regard réaliste : on va être obligé de vivre avec. D’autant plus que leur phénomène ne fait que s’amplifier, avec les géants comme Amazon, Apple et Disney qui préparent activement leur offre de SVOD. Cela dit, je ne suis pas sûr qu’à terme ces acteurs prennent vraiment le contrôle du secteur. Je suis notamment frappé par le fait que Netflix s’ingénie à proposer des émissions culinaires ou des reality shows à ses abonnés. Il faut bien meubler… À mon avis, les plateformes de SVOD sont vouées à devenir l’équivalent de Canal+, sans le sport. Or sur la chaîne cryptée, les films « événements » le sont parce qu’ils ont été d’abord des films événements lors de leur sortie au cinéma. Raison de plus, d’ailleurs, de croire dans l’avenir des salles obscures !

Canal+, justement, est désormais moins présent à Cannes. Le déplorez-vous ?

P. L. – C’est vrai que je regrette l’époque où Canal+ faisait l’animation durant la quinzaine, avec ses émissions tournées en direct sur la Croisette devant des foules en délire. Mais je n’oublie pas l’essentiel, à savoir que c’est un financeur central du cinéma français, fiable et audacieux. C’est le plus important.

Question inévitable : les femmes et le cinéma. Cette année, Agnès Varda a les honneurs de l’affiche du Festival, et quatre femmes cinéastes figurent dans la sélection officielle. Comment Cannes pourrait contribuer à encore plus féminiser le septième art ?

P. L. – Je crois qu’il faut se montrer très volontaristes dans le regard que nous portons et témoigner que la féminisation n’est pas la résultante d’un simple phénomène militant, mais d’un véritable mouvement de fond qui traverse toute la société. Nous devons aussi montrer l’exemple dans notre fonctionnement en tant que festival. C’est ainsi que nos instances sont paritaires, et nos jurys aussi. Ensuite, comme dit souvent notre directeur, Thierry Frémaux, nous sommes tributaires de la production et nous ne pouvons décréter l’égalité dans la sélection. Cela dit, cette année, je peux déjà vous annoncer que les quatre longs-métrages en compétition réalisés par des femmes vont beaucoup faire parler d’eux, notamment Sibyl, de Justine Triet, et Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma, qui pour la première fois s’est essayée au film en costume.