[Entretien] Luc Julia, Chief Technical Officer de Samsung

« Si vous tenez vraiment à l’acronyme IA, je vous propose de dire intelligence augmentée ». L’une des figures les plus influentes de la Silicon Valley est un Français ! À Mountain View, en Californie, Luc Julia, 53 ans, dirige le centre de recherche et développement de Samsung dédié à l’intelligence artificielle. C’est en 2012 que le leader mondial des smartphones est allé le recruter chez Apple, alors qu’il faisait partie de l’équipe des créateurs de Siri, l’assistant virtuel pour iPhone.

Aujourd’hui encore, cet ingénieur de télécoms passé par le mythique Stanford Research Institute (où furent notamment inventés la souris informatique, les cristaux liquides et l’impression à jet d’encre) est le seul étranger à occuper un poste aussi élevé chez le géant coréen. Est-ce dû à cette position singulière ? Luc Julia tient un discours décalé sur l’innovation. Dans son ouvrage L’Intelligence artificielle n’existe pas (First), il conteste les rêves de puissance prêtés à l’industrie numérique. Et préfère, en bon scientifique, regarder les évolutions du secteur avec flegme et pragmatisme.

Pourquoi rejetez-vous le terme « d’intelligence artificielle » ?

Luc Julia –Tout simplement parce que c’est un concept qui renvoie à la science-fiction, pas à la réalité. Il est parfaitement fantaisiste de s’imaginer que mes confrères et moi sommes en train de concevoir dans nos laboratoires des Robocop qui, un jour, se retourneront contre l’Homme… Aussi, je préfère employer un autre vocabulaire pour décrire ce que nous faisons, à savoir le développement des « systèmes experts », de « machine learning » (apprentissage automatique) et « deep learning » (apprentissage profond). Et si vous tenez vraiment à l’acronyme « IA », je vous propose de dire « intelligence augmentée ».

Quelles sont les nations les plus avancées dans votre domaine ?

L. J. – Les USA et la Chine sont évidemment en pointe. Mais on ne dira jamais assez combien c’est en France que sont formés les meilleurs mathématiciens de la planète. Cela représente un savoir-faire unique, que le monde entier nous envie. Les géants du numérique le savent bien et viennent chasser nos talents dès l’obtention de leur diplôme. Cela représente un atout considérable pour notre pays, que nous ne le valorisons pas assez.

La France n’est-elle pas suffisamment consciente des enjeux du digital ?

L. J. – Je ne serais pas si sévère. La décision récente, annoncée par Emmanuel Macron, d’injecter 5 milliards d’euros dans les startups de la Tech me semble par exemple être une idée intéressante. Mais en réalité, le vrai sujet n’est pas politique. Nous sommes dans un écosystème qui dépend surtout de fondamentaux de marché. Or, la France ne dispose pas de la taille critique qui lui permette de voir émerger un Google. Aussi, nous devons nous concentrer sur le domaine dans lequel nous sommes à la hauteur des plus grands : l’enseignement supérieur.

J’affirme que nous n’en deviendrons pas les esclaves, bien au contraire.

Reconnaissance de la voix, diagnostics médicaux… dans certains domaines, le deep learning produit des effets spectaculaires. Où auront lieu les prochains pas de géants ?

L.J.  – D’abord, permettez-moi d’insister : jamais la machine, aussi perfectionnée soit-elle, ne remplacera le radiologue pour faire un diagnostic. Les systèmes, certes révolutionnaires, qui ont été développés, ne sont que des aides pour le médecin. J’en reviens à votre question. Selon moi, le terrain sur lequel nous allons assister à des évolutions techniques majeures au cours des prochaines années est celui des objets connectés. Je pense à tous les instruments qui se trouvent dans nos cuisines, nos salles de bains, nos bureaux, la domotique… Des dizaines et des dizaines d’engins électroniques dont nous nous servons tous les jours. Bientôt, nous dialoguerons avec eux par la voix, et ils seront capables de comprendre nos habitudes, nos attentes, nos erreurs. On va vers une hyperpersonnalisation de ces outils, qui vont compiler de plus en plus d’informations sur leurs utilisateurs, et donc s’adapter toujours davantage à eux. Aussi, j’affirme que nous n’en deviendrons pas les esclaves, bien au contraire.

À plus long terme, dans quelle direction les chercheurs creusent-ils ?

L.J. – Honnêtement, je l’ignore. Physique quantique ? Biologie ? Psychologie ? Probablement un peu des trois. Mais je préfère ne pas m’avancer. La seule chose dont je suis certain, c’est que nous n’en sommes qu’aux balbutiements de la discipline.

L’intelligence artificielle représente-t-elle un danger écologique ?

L.J. – Il s’agit d’un sujet dont à mon sens on ne parle pas suffisamment dans les médias. En 2016, l’algorithme AlphaGo a battu au jeu de go le champion coréen Lee Sedol. Fort bien, mais ce que l’on oublie de dire, c’est que le programme informatique utilisé a consommé 1 000 kilowatts durant la partie alors que son adversaire humain ne dépensait, lui, que 20 watts. Soit 50 000 fois moins ! Tous les fabricants vont devoir se poser sérieusement la question de la baisse de consommation énergétique. Sans quoi on va dans le mur…

Une autre inquiétude dont on parle peu dans les médias : les effets sur les enfants. Quelle est votre position ?

L.J. – Je fais partie de ceux qui connaissent bien les troubles causés par les écrans. Aussi, je recommande d’interdire strictement aux enfants d’employer des tablettes et des smartphones tant que leur cerveau n’est pas complètement formé. Nombreux sont mes confrères scientifiques de la Silicon Valley qui partagent cet avis et qui l’appliquent strictement au sein même de leur famille.

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