[Entretien] Léa Thomassin, quand la philanthropie rencontre le numérique

Léa Thomassin
Léa Thomassin
Co-fondatrice & Directrice générale de HelloAsso

À Bordeaux, dans le fameux incubateur Darwin où elle a installé sa startup, Léa Thomassin bouscule le secteur caritatif. Avec son associé Ismaël Le Mouël, elle a créé HelloAsso, l’une des principales plateformes de collecte de dons sur le Net. Un immense succès. Mais son appétit pour la philanthropie ne se limite pas à cette belle aventure entrepreneuriale. Depuis trois ans, cette passionnée de théâtre est également secrétaire générale de la Fondation des femmes, qui finance de nombreuses associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Rencontre avec une défricheuse.

Entretien

Quels sont les publics qui utilisent la plateforme que vous avez créée ?

Léa Thomassin – Cette année, nous avons aidé un peu plus de 54 000 associations françaises à lever de l’argent auprès d’environ 800 000 internautes. Même si certaines de ces associations sont de véritables institutions, comme Action contre la faim, la plupart sont des structures petites ou moyennes, qui font appel à nous car elles n’ont pas la taille critique pour développer leurs propres outils numériques.

Pourquoi utilisent-ils votre site plutôt qu’un autre ?

L.T. – Sans doute parce que nous sommes des précurseurs. Depuis notre création, il y a dix ans, nous avons constamment développé de nouveaux services qui viennent en complément de l’outil principal de dons, tels que la gestion des adhésions, le crowdfunding, les campagnes de fidélisation, etc. Nous proposons aussi une billetterie en ligne pour les événements de nos membres (qui servent souvent d’occasion à des récoltes de fonds) et bientôt une solution de boutique en ligne, pour la vente des goodies. Autre raison de notre réussite : nous sommes les seuls à ne prélever aucune commission sur les sommes récoltées.

Mais comment vous financez-vous ?

L.T. – Nous nous appuyons sur un modèle que les Américains appellent « Pay as you want» (Payez ce que vous voulez). En clair, les donateurs peuvent choisir de nous accorder un « pourboire », mais seulement s’ils le souhaitent. Je crois qu’il s’agit du principe de rémunération le plus en accord avec les valeurs du secteur caritatif. Au début, les gens nous regardaient avec des yeux ronds et nous disaient que cela ne marcherait jamais dans le contexte de la culture française. La réalité est tout autre, puisque la moitié des donateurs nous versent un pourboire.

L’enjeu maintenant est de permettre aux personnels des associations et des fondations de maîtriser les nouvelles technologies.

On le voit, les donateurs sont rentrés de plain-pied dans l’ère numérique. Et le monde associatif ?

L. T. – Pendant longtemps, beaucoup de dirigeants d’associations et de fondations ne voyaient pas l’opportunité du Web. Nous seulement parce qu’Internet souffrait d’une mauvaise réputation, mais aussi parce qu’ils avaient peur que le digital leur fasse perdre un certain contrôle des opérations. Il est vrai qu’à partir du moment où l’on peut envoyer des tweets tous les jours, un président ne peut plus valider tout ce qui sort de son association. Mais petit à petit, sous la pression du public, il a bien fallu s’adapter au progrès. La mutation ne s’est pas faite sans douleur. L’enjeu maintenant est de permettre aux personnels des associations et des fondations de maîtriser les nouvelles technologies. Pour ce faire, nous avons ouvert un programme qui labélise les formations ad hoc proposées partout en France. Il y a cinq ans, une telle démarche aurait été inenvisageable. Aujourd’hui, elle coule de source.

Au-delà des nouvelles fonctionnalités offertes, le numérique fait-il évoluer les mentalités ?

L. T. – Assurément. La culture numérique induit davantage de transparence. Sur Internet, les utilisateurs sont habitués à avoir accès à des informations exhaustives sur quoi que ce soit. Les donateurs demandent donc de savoir précisément ce que l’on fait de leur argent. Alors que traditionnellement, les acteurs de la philanthropie ne communiquaient qu’une fois par an, lors de la publication du rapport d’activité, ils sont à présent obligés de communiquer projet par projet. Dès lors, ils ne se définissent plus comme des « institutions », mais comme des « parties prenantes ».

Qu’appelez-vous la « synchronisation » ?

L. T. – Avant, la solidarité était intime. On envoyait discrètement un chèque aux bonnes œuvres au moment des fêtes de fin d’année. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, les gens n’hésitent plus à revendiquer leur générosité. Non pas par orgueil, mais pour entraîner les autres dans leur démarche. C’est ce que j’appelle la synchronisation : chacun peut s’improviser porte-voix d’une cause et appeler sa communauté à contribuer en ligne. Regardez ce qui s’est passé avec le Ice Bucket Challenge il y a quelques années. 100 millions de dollars récoltés en un été pour la recherche contre la maladie de Charcot grâce à la seule mobilisation de la Toile ! Moi-même, à mon modeste niveau, je suis l’ambassadrice, comme de nombreux autres anonymes, de la Fondation des femmes. Et je vois en temps réel comment nous arrivons à créer un immense enthousiasme pour notre prochain rendez-vous, mardi prochain, la Nuit des Relais (NDLR : une course d’athlétisme dans la Nef du Grand Palais, à Paris, regroupant 3 000 participants et supporters). C’est ça, la magie du Net !