[Entretien] Laurence Boone, Chef économiste de l’OCDE – L’incertitude ne doit pas constituer une justification à l’inaction

Comment sont réalisées les perspectives économiques ? Pourquoi ces prévisions, pourtant incertaines, sont indispensables aux choix politiques ? Laurence Boone, Chef économiste de l’OCDE nous répond.

Laurence Boone
Laurence Boone
Chef économiste de l'OCDE

Laurence Boone débute sa carrière en tant qu’analyste chez Merrill Lynch Asset Management. Elle rejoint ensuite Barclays Capital France, puis la Bank of America en 2011 en tant que Chef économiste. Après avoir été nommée au poste de conseiller économique et financier au palais de l’Elysée sous la présidence de François Hollande en 2014, elle rejoint Axa en tant Chef économiste. Le 5 juin 2018, elle est nommée Chef économiste de l’OCDE.

Comment un organisme comme l’OCDE réalise-t-il les prévisions sur les perspectives économiques qui aident les investisseurs à prendre leurs décisions ?

Nos prévisions, publiées deux fois par an, donnent une vue d’ensemble de l’économie mondiale et des tendances pour les deux années à venir dans les pays de l’OCDE et les principales économies émergentes. C’est le travail d’équipes d’experts pays, reposant sur un ensemble de méthodes complémentaires : la modélisation des relations entre différents indicateurs économiques au sein des pays et entre pays, une connaissance fine du fonctionnement de l’économie de chaque pays, et bien sûr des hypothèses concernant l’évolution des politiques fiscales, monétaires et structurelles. Une attention particulière est portée à la cohérence des projections au niveau mondial, en particulier pour ce qui est du commerce et de sa contribution à la croissance, où l’interdépendance entre pays est cruciale.

Ceci étant, les chiffres des prévisions sont inévitablement entourés d’incertitudes. Une part importante de l’analyse est donc consacrée à évaluer les risques pesant sur les projections, notamment par des simulations de scénarios alternatifs de politiques économiques.

Les nouvelles technologies sont-elles d’une aide précieuse pour compiler un nombre de données exponentiel ?

Les nouvelles technologies offrent de vastes possibilités pour améliorer les prévisions en intégrant des méthodes innovantes et une vaste quantité de données. On peut imaginer par exemple exploiter des données financières à très haute fréquence, des recherches internet, mieux anticiper les revirements de cycle… il y a des travaux exploratoires qui sont très prometteurs, y compris à l’OCDE en comparant la performance de modèles « standard » avec celle de méthodes de machine learning. Il reste beaucoup à faire. Un défi particulier est d’utiliser des outils pour améliorer la fiabilité des prévisions sans perdre la capacité à expliquer quels facteurs les déterminent. C’est essentiel pour nourrir le dialogue avec les décideurs publics. Par exemple, si nous prévoyons une récession dans un pays en l’absence de changements de politiques, il faut aussi pouvoir expliquer d’où vient le risque pour permettre aux politiques de l’éviter.

On espère parfois que nos projections seront démenties si elles alertent suffisamment les décideurs pour les inciter à réformer de manière plus ambitieuse !

L'accélération des cycles économiques change-t-elle les perspectives ? La prévision de long terme (sur plusieurs décennies pour les évolutions structurelles) a-t-elle toujours du sens ?

En plus des prévisions à court terme, l’OCDE publie des scénarios à horizon très long, jusque 2060, pour appréhender les grandes tendances qui vont peser sur la croissance, l’emploi, les finances publiques… Il ne s’agit plus d’anticiper les cycles, mais de comprendre les implications à long terme des choix de politique économique – y compris de l’inaction – et ainsi alimenter le débat sur les réformes à mener. Par exemple, les décisions prises pour répondre au vieillissement de la population, à la numérisation de l’économie, au changement climatique, peuvent avoir des effets limités à court terme mais conduire à des trajectoires insoutenables à long terme. Il y a évidemment de vastes incertitudes, mais cette perspective est nécessaire pour informer et aider à la prise de décision. On espère parfois que nos projections seront démenties si elles alertent suffisamment les décideurs pour les inciter à réformer de manière plus ambitieuse !

L’incertitude ne doit pas constituer une justification à l’inaction.

Comment aborder des questions comme les conséquences du changement climatique ? Les données sont-elles disponibles ? A-t-on déjà une idée de la manière dont cela pourrait peser sur l’économie ?

La question des impacts du changement climatique est compliquée à plusieurs égards. Il s’agit d’abord d’un phénomène de long terme, même si les effets du changement climatique se font déjà sentir dans certaines régions les plus exposées. Une incertitude importante entoure donc nos prévisions, qui dépend de la trajectoire des émissions de carbone (elle-même dépendante des politiques futures), de l’effet du stock de CO2 sur le réchauffement (qui est plutôt bien compris des climatologues hormis de potentiels effets de seuil) et de l’effet du réchauffement sur l’activité économique. Sur ce dernier point, les données historiques constituent une source d’information précieuse, par exemple sur l’effet des températures sur la productivité agricole et les dépenses de santé ou sur l’impact des ouragans sur le capital fixe, mais il reste difficile d’extrapoler à partir d’évènements passés dont la dimension pourrait être bien moindre qu’à l’avenir. En outre, les dommages dus au changement climatique dépendront fortement des capacités d’adaptation des pays, qui sont liées à la croissance économique et au développement technologique, eux-mêmes incertains. Enfin, il y aura probablement une grande hétérogénéité dans les impacts entre régions, qui rend complexes des prévisions précises par pays.

 

Notre approche est donc celle d’une grande transparence quant à cette incertitude. Mais le message le plus important que nous essayons de faire passer aux décideurs est que cette incertitude ne doit pas constituer une justification à l’inaction. Elle impose, au contraire, de mettre en place des politiques ambitieuses qui permettent de réduire ce risque, au même titre que l’incertitude pesant sur la probabilité qu’a tout un chacun de se faire voler sa voiture conduit précisément à s’assurer contre ce risque et n’empêche pas d’adopter des comportements simples de prévention.

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