[Entretien] FibreTigre : « Le jeu vidéo est en train de gagner ses lettres de noblesse »

Sous le pseudonyme mystérieux de FibreTigre se cache l’un des auteurs français les plus populaires. Sa spécialité ? La « narration interactive », soit l’art d’inventer des histoires dont les héros sont… les spectateurs eux-mêmes. Récits à tiroirs, personnages hauts en couleur, décors à couper le souffle : ce type d’écriture a évidemment trouvé un terrain d’expression idéal dans l’univers des jeux vidéo. Avec en prime de belles perspectives financières.

En imaginant en 2014 le jeu pour smartphones « Out There » (dont le protagoniste est un astronaute perdu dans l’espace), FibreTigre a signé un hit vendu à près d’un million d’exemplaires dans le monde ! Depuis, le quadragénaire est devenu une légende de la profession. Rencontre avec un seigneur du numérique.

Quels sont les fondamentaux économiques de votre métier ?

FibreTigre – L’industrie du jeu vidéo est un marché authentiquement mondial. Les 1 000 nouveautés qui sortent chaque jour s’adressent directement aux publics des cinq continents, notamment grâce aux plateformes sans frontières comme Google Play ou l’App Store. Or sur ces 1 000 jeux, un ou deux seulement tireront leur épingle du jeu. Savoir se faire connaître est donc essentiel. Bonne nouvelle, les Français maîtrisent justement un bon nombre des ficelles du marketing.

L’originalité des produits est-elle l’une de ces ficelles ?

FibreTigre – C’est plus complexe que cela. Dans le secteur des jeux vidéo, si les marques, le logos et les scénarios sont bien sûr protégés au titre de la propriété intellectuelle, les principes de jeu, eux (ce que l’on appelle les « gameplays »), ne sont pas brevetables. Si bien que tout le monde peut copier tout le monde. Il arrive donc qu’une idée géniale ne rencontre pas le succès sur le champ, mais que l’un de ses « clones », dans un second temps, fasse fureur. C’est par exemple le cas de Fortnite, le jeu aux 250 millions de fans. Cela dit, l’innovation reste le principal moteur du métier. Car le public demande en permanence à être surpris.

Vous êtes non seulement un créateur de jeux, mais aussi un « streamer ». De quoi s’agit-il ?

FibreTigre – Les streamers sont des joueurs qui diffusent leurs parties sur le Web, tout en les commentant en direct. C’est un phénomène devenu considérable, avec un effet prescripteur massif. Si vous demandez à un éditeur de choisir entre apparaître en une du journal Le Monde ou être cité durant le live d’un streamer, il n’hésitera pas : il choisira le streamer, même de rang 2.

Les streamers ont-ils changé la physionomie du secteur ?

FibreTigre – Oui, non seulement parce qu’ils ont remis en cause le pouvoir des médias spécialisés, mais aussi et surtout parce que la forme même des productions a été remise en cause. Désormais, la jouabilité est pensée pour ne pas offrir la même expérience linéaire offerte par le stream. L’objectif des éditeurs est de donner envie de refaire le jeu soi-même, après l’avoir vu joué par un autre.

Le jeu vidéo serait-il en train de devenir un art noble ?

FibreTigre – À mon avis, c’est un travers très français de distinguer entre genre majeur et genre mineur. Alors qu’à l’étranger, mon travail a pu être exposé dans des galeries d’art contemporain. Toutefois, les mentalités sont en train d’évoluer dans notre pays et je crois que l’on peut dire qu’effectivement le jeu vidéo est en train de gagner ses lettres de noblesse. Il n’y a pas si longtemps, on croyait se moquer de la nomination rue de Valois de Fleur Pellerin en la qualifiant de « ministre des jeux vidéo ». Aujourd’hui, ce terme serait moins péjoratif.

Les autorités françaises ont-elles compris l’intérêt stratégique et culturel du secteur ?

FibreTigre – Sans aucun doute. La France est l’un des pays qui subventionnent le plus les jeux vidéo. J’ai d’ailleurs siégé jusqu’à une époque récente dans le Fonds d’aide au jeu vidéo du CNC. Certes, ils restent moins bien traités que les professionnels du cinéma, mais cette année encore, le dispositif a été amélioré, et on ne peut pas se plaindre.

Donald Trump accuse régulièrement les jeux vidéo de glorifier la violence. Qu’en pensez-vous ?

FibreTigre – Le discours du président américain sur ce sujet me fait penser à ce que l’on disait dans les années 90 au sujet des jeux vidéo, mais aussi des dessins animés japonais. Il fallait trouver un bouc émissaire pour expliquer les problèmes de la jeunesse. Fort heureusement, aujourd’hui, le consensus s’est renversé. L’opinion a fini par se rendre compte de la dimension fortement créative des jeux vidéo, mais aussi des immenses retombées économiques. Il suffit de voir le succès planétaire des compétitions de e-sport, qui exaltent d’ailleurs des principes parfaitement pacifiques.

Il existe aussi des jeux ultra-violents…

FibreTigre – Maintenant que l’on a évacué la légende noire des jeux vidéo, il faut reconnaître que certaines productions, surtout américaines, sont particulièrement sanguinolentes. Je pense notamment à ces jeux dont le principe est de tuer des gens, puis de leur voler leur portefeuille pour s’acheter des armes encore plus puissantes, et ainsi de suite. C’est d’une indigence digne des films de Chuck Norris dans les années 80…

Une tendance appelée à passer de mode, si l’on vous comprend bien ?

FibreTigre – Oui, et pour une raison simple. Depuis janvier 2019, les États-Unis ont cessé d’être le premier marché du jeu vidéo. Ils ont été détrônés par la Chine, qui pourra peut-être mettre en avant des valeurs différentes. On est en train de vivre un changement de paradigme et cela va être passionnant.

Dernier Podcast

[Podcast] Julie Davico-Pahin, défricher la GreenTech

Tout lâcher pour une idée. Après avoir vu sa famille perdre une partie de ses récoltes à cause de la canicule, il y a trois ans, Julie Davico-Pahin a lancé Ombrea avec son père. Elle veut venir en aide aux agriculteurs et agricultrices en protégeant leurs cultures de plein champ - vignes, fleurs ou arbres fruitiers - des aléas climatiques.

Abonnez-vous et retrouvez chaque mois, les confidences inspirantes des entrepreneur.e.s engagé.e.s sur votre plateforme préférée.