[Entretien] David Ringrave, pourquoi célébrer l’échec ?

David Ringrave
David Ringrave

L’échec ne lui fait pas peur. David Ringrave, 46 ans, entrepreneur à succès (il a fondé il y a une dizaine d’années l’agence My Media, un groupe de conseil et d’achat d’espace Web qui emploie plus de 130 personnes en France) nous a reçus au lendemain de la soirée Re.Start Awards, le 20 septembre au Grand Rex à Paris, dont il est le principal organisateur. Un événement dédié à ceux qui rebondissent après avoir trébuché dans leur carrière. Rencontre avec un humaniste.

Entretien

L’échec est-il toujours aussi tabou en France ?

David Ringrave – Oui, l’échec reste très stigmatisant dans le monde du travail. Un trou dans un curriculum vitae, un licenciement, une dépression, tout passage à vide est suspect et doit être caché. Et cela est particulièrement vrai pour les jeunes patrons. Personne ne nous laisse le droit de nous planter. Alors que, statistiquement, on est quand même davantage voué à la faillite qu’au succès quand on crée sa boîte ! Mais heureusement, les mentalités sont en train de changer.

Pourquoi célébrer l’échec ?

D. R. – Je voulais mettre à l’honneur des personnes qui se croyaient finies à un moment donné dans leur vie et qui sont parvenues à se réinventer. J’espère que cela pourra aider ceux qui sont aujourd’hui dans une mauvaise passe. Car il n’est pas toujours évident de dédramatiser sa situation quand on se trouve au fond du trou. Parmi les vingt et un « re-starters » que nous avons sélectionnés dans notre compétition, vous trouverez des destins exceptionnels, comme cette femme pilote rescapée d’un accident d’avion qui est parvenue à reprendre les commandes d’un appareil malgré toutes les mises en garde des autorités et de son entourage. Mais il y a aussi des histoires qui peuvent vous arriver à vous comme à moi. Par exemple Sylvie Retailleau, une cadre commerciale qui ose dire aujourd’hui qu’elle a fait un burn-out et qui a depuis trouvé, grâce à cette expérience terrible mais fondatrice, un sens nouveau dans sa vie professionnelle.

Pourquoi vous êtes-vous impliqué dans ce projet, sans rapport direct avec votre activité professionnelle ?

D. R. – Pour transmettre ma passion d’entreprendre. Je voulais communiquer de l’optimisme à ceux qui hésitent ou qui ont peur. Au fond, c’est comme au golf. Une fois que vous êtes piqué au jeu, vous voulez enrôler tout le monde.

Qu’appelez-vous un « serial entrepreneur » ?

D. R. – C’est un terme qui peut faire un peu peur, car il laisse entendre que ceux qui se mettent à leur compte auraient des problèmes mentaux (rire). Mais quand on interroge des gens qui ont créé leur startup, on se rend compte qu’une fois qu’ils ont goûté à cette liberté, alors ils deviennent récidivistes, et ils sont prêts à recommencer encore et encore. Je suis un pur produit de l’élitisme français, avec tout ce que cela implique comme « passages obligés » tels que les diplômes et les jobs hyperformatés. Aussi, j’ai mis dix ans à oser entreprendre. Mais depuis, je suis devenu insatiable !

Les patrons de la Silicon Valley ont coutume de dire que « l’échec est un levier pour la réussite ». Pensée gadget ou secret de la croissance ?

D. R. – Même si je ne suis pas 100 % pro-USA, il y a une influence américaine assumée dans mon discours sur les vertus de l’échec. J’ai fait une partie de mes études de gestion à l’université Columbia de New York, et j’ai découvert là-bas de jeunes diplômés qui se lançaient dans une aventure entrepreneuriale sans avoir tout sécurisé. Ils recherchaient la dynamique plutôt que la perfection. Or, toute dynamique comporte par définition son lot de ratages. Il suffit de regarder un enfant qui commence à marcher – et qui se casse forcément la figure avant d’y arriver complètement – pour se convaincre de l’efficacité de la logique que les Américains appellent « test and learn » (essaie et apprends). Cela dit, je crois savoir que cette philosophie ne nous vient pas en premier lieu d’outre-Atlantique, mais d’abord de Chine. Il y a 2 600 ans, Confucius disait déjà : « La plus grande gloire n’est pas de ne jamais tomber, mais de se relever à chaque chute. »

Apprend-on suffisamment les vertus de l’échec dans les écoles de commerce ?

D. R. – J’ai étudié à l’Essec il y a presque vingt-cinq ans. Aussi, je ne pourrais vous dire si cela a évolué. En revanche, je peux vous parler de mes propres enfants qui vont à l’école. Or, il me semble qu’à ce niveau-là, rien n’a tellement changé. On est encore dans un système de valorisation par les notes, avec un regard méprisant sur les cancres. On terrorise toujours les élèves avec des phrases comme « tourne ta langue sept fois dans la bouche avant de parler ». Alors qu’il serait, me semble-t-il, plus judicieux de leur dire : « pose une question, même bête, car cela aidera la classe. »

Êtes-vous d’accord avec le préfacier de votre livre*, Xavier Niel, qui avance que la France est un pays propice à la prise de risque ?

D. R. – Je sais que ces propos peuvent choquer, mais je les partage. Grâce à notre système social très généreux, de nombreux chercheurs d’emploi peuvent se lancer à leur compte sans trop tirer la langue. Au fond, le premier mécène pour les entrepreneurs français, c’est Pôle emploi !

* 20 histoires d’entrepreneurs qui ont réussi en France (Henrik B. Editions)