[Entretien] Clément Ray, Cofondateur et Président d’InnovaFeed « Le marché de l’alimentation des poissons et des crevettes est estimé à 120 milliards de dollars. »

Quatre ans après sa création, la société InnovaFeed, leader dans la production de protéine d’insectes, a inauguré en juillet dernier le plus grand site européen de production d’insectes, dans la Somme. Pour garder une longueur d’avance sur ses concurrents, la PME de 130 salariés veut désormais déployer son modèle aux États-Unis. Clément Ray, président et fondateur, revient sur les débuts de son aventure et sur ses ambitions.

Notre modèle de symbiose industrielle nous distingue des autres acteurs.

InnovaFeed élève des diptères et des insectes pour produire des protéines destinées à l’alimentation d’animaux comme les poissons d’élevage et les volailles. Comment avez-vous eu l’idée de cette entreprise ?

Nous redonnons à l’insecte exactement le rôle qu’il a dans la nature, celui de retraiter les déchets et d’extraire de ces déchets des nutriments pour nourrir des oiseaux et des poissons. Nous n’avons donc rien inventé. Ce principe est nécessaire pour relever un certain nombre de défis. Il faut produire plus avec moins. Nous avons besoin de 40 millions de tonnes de protéines en plus, selon la FAO, l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture des Nations unies. Le deuxième enjeu repose sur l’intensité carbone du système alimentaire. 25 % des émissions carbone sont liées au système alimentaire*. Il nous faut réduire de 70 % ces émissions carbones, et relever en parallèle le défi de la préservation des ressources halieutiques en trouvant des alternatives à des farines de poissons issues de la pêche.

À l’origine de ce projet en 2016, il y a quatre ingénieurs, convaincus que les insectes participeront à l’alimentation de demain. Quel est le potentiel de ce marché ?

La nutrition animale et la nutrition des plantes représentent un marché mondial de 1 000 milliards de dollars. À l’intérieur de ce marché, se trouve le sous-segment de l’alimentation des poissons et des crevettes que nous visons. Il est estimé à 120 millions de tonnes et 120 milliards de dollars. Si le marché français est plus restreint, autour de 100 millions de dollars, la France se trouve à la pointe de cette nouvelle filière agritech. Deux raisons à cela : c’est un grand pays agricole, et notre écosystème est capable de financer des investissements et des technologies de rupture à impact sociétal.

Partant du constat que les Hauts-de-France sont un des gisements européens en matières premières pour nourrir les larves d’insectes, votre entreprise a créé deux sites dans cette région, dont la plus grosse usine européenne en capacité de production, à Nesle, dans la Somme. Qu’est-ce qui vous différencie de votre concurrent Ynsect ?

Nous ciblons les mêmes marchés et aspirons tous les deux à avoir un impact positif sur la durabilité du système alimentaire. En revanche, trois éléments nous différencient. Le premier : nous avons fait le choix de nous focaliser sur le marché de l’aquaculture, ce qui nous a permis de développer les meilleurs produits. Nous avons investi 10 millions d’euros pour la réalisation de tests par des laboratoires indépendants et les clients. Ces tests ont démontré la performance inégalée des produits sur la croissance des poissons ou des crevettes et leur capacité à résister aux maladies. Deuxième point qui nous distingue des autres acteurs : notre modèle de symbiose industrielle. Il consiste à nous implanter juste à côté des industries qui nous servent, et nous permet de réduire encore davantage notre empreinte carbone. Pour exemple, à Nesle, nous récupérons sur place, sur le site de l’usine Tereos, les résidus de céréales qui seront la matière première nécessaire à l’alimentation des insectes. Les produits sont ensuite acheminés par des tuyaux à notre usine, ce qui génère une économie de transport de 12 000 camions par an. Le troisième axe différenciant repose sur la façon dont les technologies sont développées. Nous avons fait le choix de constituer notre propre équipe de 80 ingénieurs et d’être propriétaires de nos technologies, ce qui nous permet d’être plus agiles.

Deux ans après votre première levée de fonds, en 2018, vous venez de boucler un tour de table de 140 millions d’euros pour vous implanter sur le sol américain. Comment gérez-vous cette hypercroissance ?

Il y a un défi de structuration des process absolument énorme. Il faut investir massivement dans les recrutements et participer à la construction d’une culture pour maintenir la cohésion des équipes de notre groupe, qui compte 130 salariés. La quatrième personne que nous avons embauchée est une recruteuse. Mes associés et moi, nous avons passé au moins 25 % de notre temps à recruter. Depuis le début de l’année, plus de 1 000 entretiens ont été menés pour intégrer 60 personnes. C’est un effort important qui nous permet aujourd’hui de gérer plusieurs projets en parallèle.

Est-ce plus compliqué d’être un entrepreneur « made in France » ?

En France, notre écosystème, au travers du soutien de l’Ademe [Agence de la transition écologique], de Bpifrance, de l’Europe ou des régions, parvient à encourager et à financer des innovations de rupture à impact sur la réindustrialisation et sur la transition écologique. C’est une véritable force. Cet écosystème nous a accordé un financement de 5 à 7 millions d’euros, essentiellement sous forme d’avance remboursable, qui nous a permis d’investir davantage en R&D. Ce qui nous handicape en France, c’est le temps que prennent les procédures administratives et l’obtention des permis de construire. Il a fallu collaborer de façon rapprochée avec les services de l’État pour ne pas être ralenti par ces procédures. En France, les procédures administratives nécessaires au lancement d’un projet industriel s’obtiennent entre douze et dix-huit mois, contre trois à six mois aux Pays-Bas.

Vous avez signé un partenariat avec le World Mosquito Program pour concevoir une usine pilote d’élevage de moustiques pour lutter contre la dengue. Avez-vous pour ambition de vous lancer dans d’autres secteurs d’activité, comme la santé ?

Tout à fait. Notre technologie peut avoir d’autres applications intéressantes. Le World Mosquito Program, qui a pour ambition de produire à grande échelle des moustiques et de réduire de 80 % l’incidence de la dengue sur une région, a beaucoup d’impact positif sur le monde. C’est ce qui nous rapproche. Nous les accompagnons dans la construction d’une usine pilote qui sera implantée dans un pays de l’hémisphère Sud, et à plus long terme partout dans le monde pour pouvoir produire quelques dizaines de milliards de moustiques. À horizon 2030, un tiers de nos revenus vont être tirés d’applications de nos technologies en dehors du système alimentaire.

Si vous deviez revenir en arrière, que feriez-vous différemment ?

Nous avons bien compris le marché et le positionnement de nos produits mais nous avons mal évalué tout ce qu’il fallait déployer et tous les investissements nécessaires dans le développement des technologies. Si nous avions eu une vision plus juste de ces sujets, nous aurions construit plus rapidement nos équipes, dès 2016, et non au cours des deux dernières années. Il est en effet primordial d’intégrer de façon cohérente les nouveaux talents dans une organisation fonctionnelle et structurée.

* Ndlr : un système alimentaire durable prend en compte plusieurs critères de durabilité, notamment la qualité nutritionnelle et la protection de l’environnement, grâce à un modèle fondé sur l’économie circulaire.

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