« En Europe, il manque un zéro » – Conférence de Luc Ferry et Nicolas Bouzou

Luc Ferry et Nicolas Bouzou viennent de donner une conférence au siège de Neuflize OBC sur l’avenir de la santé. Un vaste chantier, aux enjeux technologiques et financiers vertigineux.

Un philosophe et un économiste. Deux penseurs de référence pour une question qui nous concerne tous : la révolution digitale va-t-elle bouleverser la vie humaine jusque dans ses aspects les plus intimes, c’est-à-dire notre propre santé ? Dans la salle, nombre de clients et partenaires de la banque, pour la plupart actifs dans le secteur pharmaceutique et médical. « Il faut absolument que l’Europe relève le défi de l’intelligence artificielle, leur lance Luc Ferry. Sans quoi, nous allons devenir une colonie des États-Unis ! » Nicolas Bouzou abonde : « Le Vieux Continent n’investit pas suffisamment dans l’innovation, tout simplement parce que nos élites sont inhibées par des débats éthiques stériles. » En cause : le fameux principe de précaution, gravé notamment dans la constitution française. « Si l’on reste bloqué sur cette peur de l’avenir, estime Bouzou, ce sont les Chinois et les Américains qui domineront demain toute la technologie et qui fixeront en fin de compte la réglementation. »

Dresser à la main la première cartographie de l’ADN a coûté en tout environ 40 ans et 3 milliards de dollars à la collectivité scientifique.

Mais revenons au cœur du sujet, la santé. Depuis vingt-cinq ans, Luc Ferry a vu de ses yeux les immenses progrès réalisés grâce au numérique dans la recherche médicale. Dès le début des années 90, il était au côté de Jean Dausset, prix Nobel de médecine, l’un des pionniers du génotypage. « Dresser à la main la première cartographie de l’ADN a coûté en tout environ 40 ans et 3 milliards de dollars à la collectivité scientifique, explique-t-il. Or aujourd’hui, les programmes experts arrivent à faire exactement la même chose en quelques heures et pour moins de 300 dollars. » Pas étonnant que les géants de l’informatique soient devenus incontournables dans l’écosystème de la santé… « Tencent, la messagerie chinoise aux 700 millions d’utilisateurs, gère désormais les réservations des grands hôpitaux du pays et commence à ouvrir ses premières cliniques », observe Nicolas Bouzou.

Pour l’heure, l’acteur du marché le plus ambitieux reste évidemment Google. « Ses dirigeants rêvent de corriger les inégalités naturelles, théorise Luc Ferry. Leur idée est d’arrêter de considérer le corps comme un objet sacré, afin de lui ajouter une couche d’amélioration numérique. En somme, ce sont de purs matérialistes. » À en croire l’ancien ministre de l’Éducation nationale, la firme de Mountain View aura « d’ici une, deux, ou trois décennies » la capacité de faire grimper notre espérance de vie jusqu’à 150 ans ! Dès lors, le projet transhumaniste sortira du rayon de la science-fiction, y compris son développement le plus impensable, à savoir l’apparition de robots doués de conscience. « Longtemps, cette hypothèse d’un cerveau fabriqué sur une base de silicone – et non de carbone comme nous autres êtres mortels – m’a semblé farfelue, confie-t-il. Mais quand j’ai vu que Stephen Hawking lui-même l’envisageait, j’ai arrêté de rigoler. »

Le numérique est l’industrie la plus capitalistique de l’histoire.

Luc Ferry se veut toutefois optimiste : « Des algorithmes de plus en plus puissants et contextualisants vont permettre de diagnostiquer les maladies plus vite, le big data repérera les meilleures thérapies, les objets connectés désengorgeront les urgences et résoudront le problème des déserts médicaux », prophétise-t-il. « Seulement pour y parvenir, prévient Nicolas Bouzou, ce sont des sommes gigantesques qui devront être dépensées. » Or, l’économiste doute de la capacité des Européens en la matière. « Nos politiques n’ont pas conscience de l’importance et de l’urgence du chantier », s’inquiète-t-il. « Parmi les députés, il y a quand même Cédric Villani, excellent connaisseur du sujet », remarque Ferry. « Sauf que son parti lui a demandé de ne pas donner de chiffres dans son rapport sur l’innovation », objecte Bouzou, avant d’ajouter, pince-sans-rire : « Avouez que c’est plutôt paradoxal pour un mathématicien… »

À combien se chiffrent les besoins ? Sans doute à des dizaines de milliards de dollars, estiment les deux intellectuels. « Le numérique est l’industrie la plus capitalistique de l’histoire », avance Nicolas Bouzou, qui, pour illustrer son propos, prend l’exemple d’un secteur déjà complètement chamboulé par le numérique : la grande distribution. « L’américain Walmart, rappelle-t-il, a dû dépenser 25 milliards de dollars pour se mettre au niveau technologique d’Amazon. Le français Carrefour, de son côté, n’a mis que 3 milliards sur la table. En Europe, il manque un zéro ».