Coralie Fargeat, la nouvelle vague prend le pouvoir !

Coralie Fargeat
Coralie Fargeat
Réalisatrice

A 41 ans, Coralie Fargeat appartient à une nouvelle génération de réalisatrices qui n’hésitent pas à filmer des scènes violentes, à mettre en scène des personnages outrés et à pratiquer une bonne dose d’humour noir à l’écran. Son premier long-métrage, Revenge, a été très remarqué aux festivals de Sundance, Toronto et Gérardmer. Quelques semaines après sa sortie sur les écrans français, la jeune femme s’est confiée au site Prismes sur sa carrière et ses ambitions.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Coralie Fargeat – Après des études à Sciences Po, j’ai fait mon apprentissage sur le terrain, en travaillant comme assistante de mise-en-scène sur plusieurs grosses productions américaines qui se tournaient en France. J’ai ensuite participé à l’Atelier scénario de la Fémis pendant un an. C’est une formation courte pour les personnes qui travaillent déjà. J’en suis sortie avec un immense atout : j’avais écrit mon premier script.

Cela vous a-t-il suffi pour vous forger un réseau dans le cinéma ?

C. F. – Non, et je n’avais pas de carnet d’adresses. Alors j’ai créé, avec six autres jeunes cinéastes rencontrés dans différents festivals, un collectif. Nous l’avons baptisé « La Squadra ». Notre goût commun pour les films de genre, entendu au sens large comme tous les univers qui font sortir d’un réalisme pur et dur, nous a fédérés. On s’est dit qu’on allait s’entraider pour mieux comprendre le marché et réussir à faire aboutir nos projets. Une fois par mois, La Squadra tient un tour de table autour d’un invité important, producteur, dirigeant de chaîne, etc., qui nous parle de sa manière de travailler. Une piqûre de réalité très concrète et constructive ainsi qu’une véritable ligue de bienveillance entre nous. Nous avons par exemple reçu Manuel Alduy, à l’époque où il était responsable du cinéma à Canal+, ce qui nous a permis de comprendre les envies de la chaîne en matière de films de genre.

Comment avez-vous financé votre premier film ?

C. F. – Aujourd’hui encore, les films de genre, tels que Revenge, ne sont pas prisés par l’écosystème français. Je n’ai pas reçu l’avance sur recette et la plupart des Sofica sont frileuses en termes de montants par rapport à des projets de cinéma que je qualifierais de « sensoriels », de « bruts », comme le mien ; je veux parler de ces films dont la vision d’auteur et la force tiennent plus sur la réalisation que sur le scénario. Aussi, il me manquait environ 500 000 euros pour boucler mon budget. C’est pourquoi nous avons eu l’idée de tourner en deux langues (français/anglais) pour valoriser les ventes internationales et attirer ainsi des investisseurs de private equity pour combler notre gap.

Rezo Films

Être une femme a-t-il été un obstacle ?

C. F. – Difficile de vous répondre de but en blanc. Tout d’abord, parce que le machisme n’est pas toujours visible ; que les discriminations ne sont pas forcément conscientisées par ceux qui les pratiquent. Mais il y a un fait évident, le cinéma est une industrie qui est encore aux mains des hommes. À cela s’ajoute un autre préjugé qui ne facilite pas les choses : l’idée selon laquelle les films d’action doivent être faits « par » et « pour » les hommes. Or, Revenge est un film d’action. Il faut alors se battre davantage, y compris pendant le tournage où il est parfois difficile de diriger des techniciens peu habitués à l’être par une femme. Mais femme ou pas, ce qui prime in fine c’est la détermination. Je me suis battue, et mon long-métrage s’est fait.

Avez-vous des modèles de femmes cinéastes ?

C. F. – Je pense immédiatement à Kathryn Bigelow, qui travaille à Hollywood avec des budgets élevés. C’est une figure forte d’autorité. En France, Maïwenn m’inspire également, même si elle ne se revendique pas comme féministe. Mais elle se bat pour imposer sa vision.

Cette année aux César, un autre film de genre réalisé par une femme (Grave, de Julia Ducourneau) est nominé six fois. Y a-t-il une nouvelle vague du cinéma féminin ?

C. F. – Je trouve le succès de Grave enthousiasmant. On a besoin de projets qui sortent des sentiers battus. Et même si nos deux films sont extrêmement différents, ils traduisent chacun à leur manière une façon d’explorer le genre, de proposer des univers qui sortent d’un réalisme pur et dur. Il n’est pas anodin que plusieurs films assez cash et innovants réalisés par des femmes voient le jour ces temps-ci. En cela, je pense qu’on peut parler de nouvelle vague, oui.

Quelle est la prochaine étape ?

C. F. – Je veux réaliser un film avec un budget plus élevé. Tout en gardant mon ADN, c’est à dire en restant dans des univers singuliers et extrêmes. Mes références lorgnent du côté de Fincher, Verhoeven, Cronenberg. Grâce à Revenge, qui a été sélectionné dans des festivals internationaux majeurs (Toronto et Sundance), je suis aussi en pourparlers avec des producteurs étrangers. Je dispose désormais d’une bien plus grande liberté. Et je sais que l’enjeu, dès lors, sera de garder ma singularité artistique par rapport aux impératifs financiers.

 

© M.E.S Productions – Monkey Pack Films